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  • : Présentation et publication intégrale de mon ouvrage de science-fiction appelé le Mensékhar
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29 février 2012 3 29 /02 /février /2012 10:29

 

         Les premières lueurs du jour firent leur apparition sur le spaciodrome de la Cité Interdite. Avant de descendre la passerelle, Sappho jeta un coup d’oeil empreint d’émotion en direction des palmiers qui bordaient la piste d’atterrissage.

         Elle se revoyait, attendant l’arrivée d’Adonis. Elle revoyait le jeune homme faire son apparition à la porte de la navette. Il était beau comme un dieu.  Pour la première fois de sa vie, elle avait ressenti une attirance physique pour un homme.

         Pour la première fois de sa vie, elle avait été amoureuse. D’aventure en aventure, cela ne lui était jamais arrivé auparavant. Avant de connaître Adonis, elle s’était toujours moquée des amoureux qu’elle avait eu l’occasion de rencontrer. Il n’était pas difficile de les reconnaître. Ils étaient extrêmement naïfs et dégoulinants de tendresse. Elle les trouvait ridicules et totalement détachés de la réalité.

         Les sandales de Sappho étaient encore couvertes de la terre de la Planète-Mère. L’Impératrice descendait prudemment les marches de la passerelle, veillant à ne pas glisser. Après avoir posé le premier pied à terre, elle marcha en direction du palmier sous lequel elle avait attendu Adonis lors de leur première rencontre.

         Personne n’avait pu définir l’amour, pourtant, elle savait qu’elle était amoureuse. Elle le savait parce que son coeur avait été brisé par un chagrin d’amour. Elle était infiniment triste, triste d’avoir été abandonnée par Adonis. Ses sentiments étaient confus. Elle haïssait le jeune homme, plus que n’importe qui. Pourtant, elle le savait au fond d’elle-même, elle aurait été incapable de lui faire le moindre mal.

         Elle s’imaginait qu’on apportait Adonis enchaîné à ses pieds. Le jeune homme tremblait et craignait pour sa vie. Il était pitoyable. Sappho rêvait de lui infliger les souffrances qu’il lui avait causées. Aucun supplice ne pourrait venger la douleur qu’il lui avait infligée. Elle imaginait qu’elle lui arrachait les yeux, lui coupait la langue, le transperçait de pointes. Mais son corps ne devenait jamais un amas de chair sanguinolent. Sappho mettait très rapidement fin au supplice, libérait le jeune homme et se jetait dans ses bras.

         Elle était prisonnière d’Adonis. Elle souhaitait son amour plus que tout au monde et elle ne pouvait plus s’en détacher. Le garçon avait été très clair, il ne voulait plus d’elle. Pourtant, elle espérait inconsciemment qu’il reviendrait sur sa décision. Elle imaginait qu’une navette se posait à côté de la sienne et qu’Adonis sortait de l’appareil pour aller à sa rencontre. Il la prenait dans ses bras, lui demandait de lui pardonner. Il lui expliquait qu’il regrettait de l’avoir abandonné et qu’elle était toute sa vie.

         Mais aucune navette ne se posa sur le spaciodrome. Sappho sortit de ses rêveries et s’appuya au palmier. C’était là qu’elle l’avait rencontré pour la première fois. Cet endroit devait dégager une sorte de cercle magique. Dès que Sappho s’approchait du palmier, sa tristesse s’évanouissait. Elle se sentait bien comme lorsqu’elle était aux côtés d’Adonis. Son corps n’avait plus d’emprise sur elle, elle se sentait légère comme le vent.

         Sappho serait bien restée sous le palmier pendant des heures, mais elle était décidée à regagner son palais. Elle traversa la pelouse et emprunta un petit sentier sur lequel il était plus aisé de marcher. La mélancolie l’étreignit à nouveau lorsqu’elle s’éloigna du cercle magique formé autour du palmier.

         Adonis avait-il la moindre idée de la douleur qu’il lui causait ? Elle était sûre que non. Le jeune homme n’était pas aussi attaché à elle, qu’elle ne l’était à lui. Il n’avait jamais été amoureux et ne pouvait pas savoir ce que l’on pouvait éprouver lors d’une déception sentimentale.

         Sappho était comme lui quand elle était jeune. Des dizaines de femmes et même des hommes étaient tombés à ses pieds et lui avaient déclaré leur amour. Elle n’avait jamais attaché la moindre importance à leurs états d’âme. Elle ne les avait pas aimés et n’avait jamais voulu s’embarrasser d’eux. Elle avait brisé des milliers de coeurs sans aucun remords. Maintenant c’était à son tour de souffrir.

         En avançant sur le chemin, elle sentit la présence de son palais tout proche. Il était issu de son propre sang et elle vivait en lui. Elle devinait ainsi que ses Mignonnes avaient été averties de son arrivée et qu’elles l’attendaient avec impatience.

         Sappho se demanda si la bonne humeur de ses Mignonnes allait réussir à la distraire. Ces jeunes femmes étaient étonnantes. Elles avaient tout abandonné pour vivre aux côtés de l’Impératrice qui leur accordait de temps en temps ses faveurs. Elles papillonnaient en permanence autour de Sappho, espérant un jour être remarquées. Comme aucune de ces femmes n’était particulièrement favorisée par l’Impératrice, il n’y avait pas de rivalités entre elles. Chacune était libre de tenter sa chance. Constamment entourée par ces jeunes femmes, Sappho en remarquait quelques-unes qui lui plaisaient et s’abandonnait à elles.

         La silhouette familière de son palais se découpait dans le ciel de la Cité Interdite. Sappho se lassait rapidement de tout et modifiait constamment l’apparence de sa demeure. Aucun plan précis n’y présidait, Sappho le transformait selon ses caprices et son humeur. Il lui suffisait de se concentrer très fort pour lui imprimer une nouvelle forme rien que par la puissance de son esprit.

         Les Mignonnes entamèrent une farandole autour de l’Impératrice lorsque celle-ci pénétra dans le hall du palais. Les robes des courtisanes en tissus très fins s’alternaient dans la danse entre rose, jaune et bleu. Elles avaient délié leurs cheveux qu’elles balançaient avec leur tête au rythme des tambourins.

         Sappho fut invitée dans la danse. Deux courtisanes l’attrapèrent chacune par une main et l’entraînèrent dans un rythme diabolique. La farandole vagabondait dans le hall, montant sur les tables basses et traversant le petit bassin placé devant la porte d’entrée. Les Mignonnes gravissaient l’escalier et déambulaient gaiement le long de la galerie du premier étage.

         Sappho coupa la danse en se détachant de la chaîne. Séparée en deux, la farandole tourna encore un peu  puis se dispersa dans les protestations générales.

         - Je suis fatiguée, je vais me retirer dans ma chambre, annonça l’Impératrice.

         La déception fut générale.

         - Tu ne veux plus danser avec nous, Majesté ? Déplora une jeune fille que Sappho ne connaissait pas.

         L’Impératrice fut immédiatement séduite par le charme discret de cette jeune inconnue. Elle portait une coupe à la garçonne qui renforçait, en s’y opposant, la féminité de son visage.

         - Comment t’appelles-tu ? Demanda Sappho intriguée.

         - Mes amies m’appellent This. Je suis venue d’Hermatros pour te rencontrer, Majesté.

         L’Impératrice passa son doigt sur les fines lèvres de la jeune fille qui ondulaient comme des vagues quand elle ouvrait la bouche. Cette beauté était très fragile.

         Malgré tous ses efforts, Sappho n’arrivait pas à se changer les idées. Dès qu’elle regardait ce corps qui lui inspirait pourtant du désir, l’image du visage souriant de tendresse d’Adonis lui venait à l’esprit. Le jeune homme l’obsédait. C’était lui qu’elle voulait tenir dans ses bras, pas ces jeunes filles qui, aussi belles fussent-elles, n’atteindraient jamais cet idéal.

         Sappho poussa les femmes qui se pressaient autour d’elle. Elle courut et dévala l’escalier. Arrivée dans le hall, elle ouvrit la porte d’entrée du palais et prit la direction de la salle du Grand Conseil.

         Le soleil l’aveuglait, mais cela lui était égal. Elle courait droit devant elle pour se diriger vers le grand bâtiment en forme de champignon. La blessure causée par Adonis lui interdisait pour l’instant d’aimer une seule autre personne que lui. Privée de tendresse, il lui fallait un autre but pour se rattacher à la vie. Elle espérait qu’elle trouverait quelque satisfaction avec l’exercice du pouvoir. La quête du pouvoir avait après tout été la principale ambition de sa vie.

         La pastille décolla du sol et l’emmena vers les orifices de la partie supérieure du bâtiment du Grand Conseil. Une fois arrivée dans le bâtiment, Sappho pénétra dans la grande salle et prit place sur le trône impérial en cristal bleu.

         Combien de fois avait-elle rêvé de s’asseoir à la place de son frère? Elle avait réalisé toutes ses ambitions et s’était emparée d’un trône qu’elle estimait devoir lui revenir de droit. Sappho était devenue l’Impératrice de l’univers. Des milliards d’hommes la vénéraient et la respectaient parce qu’elle était la Maîtresse des Protonyx.

         Tout cela lui semblait maintenant désespérément futile. A quoi bon le pouvoir, la fortune et la reconnaissance si on ne possédait pas l’amour. Elle était prête à tout abandonner pour gagner le coeur d’Adonis.

         Elle avait toujours étouffé sa sensibilité, cachant ainsi sa grande faiblesse. Elle l’avait étouffée en se plongeant dans un matérialisme excessif. Adonis avait réussi à réveiller cette trop grande sensibilité. Mais il s’était éclipsé après l’avoir mise à nu. Dépouillée de l’apparente indifférence qui lui servait de carapace, Sappho était désormais fragilisée. Son coeur était à vif.

         Elle n’avait plus goût à rien. Plus goût aux parties de plaisir avec ses Mignonnes, plus goût à posséder le pouvoir. Son amour pour Adonis avait donné un sens profond à sa vie. Elle avait appris à aimer quelqu’un d’autre en dehors d’elle-même.

         Lorsque Adonis avait disparu en se sauvant avec Eden, Sappho s’était sentie trahie. Au lieu de le maudire, elle lui avait pourtant pardonné et avait tout mis en oeuvre pour le retrouver. Adonis avait disparu de sa vie, mais elle avait gardé l’espoir. L’espoir de le retrouver et de partager sa vie avec lui.

         Comme elle aurait aimé ne jamais le retrouver ! Elle aurait alors gardé intact cet espoir qui la faisait vivre. Paradoxalement, les retrouvailles avaient tout anéanti. Adonis l’avait rejetée, mettant fin à toutes ses espérances. Elle était sûre qu’elle ne serait plus jamais aimée par le jeune homme.

         Parviendrait-elle à se faire une raison ?

         Les douleurs du coeur s’estompaient généralement avec le temps. Mais sa passion était tellement ardente qu’elle était persuadée qu’elle ne s’éteindrait pas avant de l’avoir totalement consumée.

         Sappho quitta le trône de cristal et se dirigea vers l’une des portes de sortie de la grande salle. Plongée dans ses pensées, elle marcha jusqu’aux abords de la partie supérieure du bâtiment du Grand Conseil d’où décollaient et atterrissaient les pastilles de lévitation. Elle s’approcha de l’ouverture béante pour contempler le vide.

         La vue qui s’offrait à elle dépassait et de loin les simples limites de la Cité Interdite. Au loin, à l’horizon, l’unique océan de Gayanès s’étalait en une immense masse bleu marine. Des villages d’ouvriers, construits au milieu des champs, entouraient les abords de la muraille qui délimitait la Cité Interdite. Les jardins de cette dernière cachaient derrière une végétation luxuriante les palais des différents membres de la famille impériale. Sur un même axe qui coupait la Cité Interdite du nord à l’est, s’élevaient les palais de Sheshonq, d’Eden et de Sappho.

         Signe prémonitoire, le palais de l’Impératrice était celui qui avait été bâti le plus près du Grand Conseil, le centre du pouvoir de l’Empire. Sappho fut saisie de vertige. Le vide l’attirait irrésistiblement.

         - Oseras-tu sauter ? Souffla une petite voix dans son dos.

         Sappho se retourna. L’affreux nain qui lui était déjà apparu sur Iadès lui faisait face avec sa mine aride. Curieusement, il ne lui inspirait plus aucune peur.

         - Ne cesseras-tu donc pas de me persécuter, gnome ?

         - Je ne suis pas venu te persécuter.

         L’Impératrice était persuadée qu’il disait la vérité. Quel intérêt aurait-il d’ailleurs eu à lui mentir ?

         - Disparais hors de ma vue, s’écria t-elle.

         Au lieu de fuir, le nain fit quelques minuscules pas pour s’approcher d’elle. Sappho était  acculée car elle ne pouvait plus reculer sans chuter dans le vide. Il lui parla doucement.

         - J’ai deviné tes pensées, Sappho. Tu as décidé de mourir, mais as-tu bien pesé toutes les conséquences que ton geste entraînera ?

         L’Impératrice, surprise par la lucidité du nain, eut une réaction de défiance.

         - Je n’ai pas peur de la mort. Je préfère mourir plutôt que souffrir de cette passion qui me ronge.

         - Tu es trop passionnée, Sappho, lui reprocha t-il. N’oublie pas que tu es l’Impératrice de l’univers et que ta mort libérera les protonyx.

         - Adonis me succédera.

         - Adonis est « le Renouveau. » En raison de sa naissance, il est condamné à ne jamais gouverner l’Empire.

         Cette révélation étonna Sappho.

         - Tu es en train d’insinuer que ma mort entraînera le Mensékhar.

         - Si tu devais mourir, il faudrait qu’Adonis aille contre sa destinée pour contrer le Mensékhar.

         Cette alternative amusait Sappho, mais elle ne comprenait pas où le nain voulait en venir.

         - Tu m’avais annoncé sur Iadès que les hommes causeraient ma perte et maintenant tu cherches à retarder ma mort. Chercherais-tu à aller contre la destinée ?

         - Je veux plutôt l’éprouver. Les événements que nous vivons actuellement sont écrits depuis les temps du Premier Empereur. Ne souhaiterais-tu pas les contrarier ?

         Changer des projets inscrits depuis des milliers d’années ne laissait pas l’impétueuse Impératrice indifférente.

         - Que dois-je faire ?

         - Il ne peut pas y avoir deux empereurs en même temps. Tant que tu seras en vie, tu empêcheras l’Antiproèdre Eden de déclencher le Mensékhar en se faisant mordre par un protonyx.

         - Mais Eden est mort.

         - Sa mort est un subterfuge de la Doyenne. Elle a fait croire à sa disparition pour pouvoir plus facilement se faire transférer dans son corps.

         Sappho était estomaquée. La Doyenne l’avait jouée et Khios venait de lui apprendre qu’elle avait le pouvoir de retarder le Mensékhar. Si elle se suicidait, elle entraînerait toute l’humanité à sa perte.

         - Je crois que le destin sera finalement le plus fort, conclut-elle.

         - Pourquoi ?

         - Tu l’as dit toi-même, je suis beaucoup trop passionnée. Vivre serait aller contre mon tempérament. Pour changer le destin du monde, il aurait déjà fallu me changer.

         Sur ces dernières paroles, Sappho s’élança dans les airs. Le nain s’approcha du bord et la regarda voler, tel un papillon, vers sa liberté.

         Khios était atterré. L’avenir annoncé par Etran se réalisait avec un implacable méthodisme. Les protagonistes des événements étaient autant de jouets du Mensékhar. Si l’un d’eux ne se forçait pas rapidement à changer sa destinée, la fin du monde serait inévitable.

 

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Published by Eloïs LOM
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25 janvier 2012 3 25 /01 /janvier /2012 17:28

 

         L’espace-temps se rallongeait sensiblement. Le vaisseau de la Doyenne trembla en sortant de l’hyperespace, puis émergea dans l’atmosphère d’Okara. Il n’était pas le seul à graviter autour de la planète de l’Université. Le vaisseau impérial, gigantesque masse noire en forme de diamant, l’attendait.

         Syris s’était attendue à ce que le Commandeur la poursuive et la retrouve sur la planète de l’Université. Aussi ne regrettait-elle pas le petit détour par la Planète-Mère qu’elle avait dû effectuer afin de livrer Adonis à l’Impératrice. Oued ne pourrait ainsi pas lui reprocher d’avoir enlevé le jeune homme. N’avait-elle pas promis à Sappho de tout mettre en œuvre pour le retrouver ?

         Quoi qu’il arrive, elle possédait désormais l’acte de l’Impératrice qui affranchissait la planète de l’Université et interdisait son accès aux Immortels. Ils pouvaient toujours surveiller la planète de leur vaisseau impérial, ils n’avaient pas l’autorisation de quitter l’espace pour débarquer dans l’Apanama. L’Université était à l’abri du pillage.

         Syris déplaça sa bulle de verre vers un caisson vitré qui avait été installé au centre de la cabine de pilotage. Le corps d’Eden était alimenté en oxygène en attendant son réveil. Le jeune homme était nu. Son corps parfaitement conservé avait été enduit d’une gelée habituellement utilisée pour protéger les personnes en hibernation.

         Elle n’était pas vraiment nécessaire dans le cas présent, puisque Eden était destiné à être rapidement tiré de son sommeil, mais Syris ne voulait prendre aucun risque. Elle voulait intégrer un corps en parfait état.

         La Doyenne se félicitait de son subterfuge, même Adonis avait été abusé. Un de ses gardes avait discrètement piqué Eden avec le chaton empoisonné d’une de ses bagues. Le Proèdre n’avait pas senti la piqûre qui lui avait injecté un produit foudroyant, un poison permettant de paralyser le corps pendant une douzaine de métaheures, tout en ralentissant suffisamment les battements du coeur pour les rendre imperceptibles.

         Eden s’était effondré dans la cabine à la surprise générale. Adonis ne voulait pas croire à la mort de son frère. On lui avait retiré ses menottes afin qu’il puisse constater les faits de visu. Il avait désespérément cherché le pouls d’Eden, mais n’avait pas réussi à le trouver. En passant sa main sur la bouche de son frère, il n’avait ressenti aucun souffle d’air.

         Adonis avait admirablement contenu sa peine. Son visage avait été déformé par une grimace de douleur, mais il n’avait ni crié, ni pleuré. Syris savait pourtant à quel point les deux jeunes gens étaient liés.

         La Doyenne avait immédiatement évoqué l’hypothèse d’une mouche arouk. Adonis avait d’autant plus facilement été convaincu qu’Eden et lui avaient passé la majeure partie de leur séjour sur Phylis dans des conduits d’aération qui faisaient souvent office d’égouts.

         Le prodige de l’Elakil avait été abusé. Syris se félicita en son fort intérieur de son coup de maître. La vieille femme de cent vingt-trois ans, usée par une longue vie, avait réussi là où tout le monde avait échoué. Elle avait survécu à Wacé, doublé Oued, mystifié Adonis, trompé Irz’gune et Sappho. Elle était convaincue d’être la plus forte. Sa détermination et sa patience avaient été plus puissantes que la fatalité. Elle allait bientôt vaincre la mort.

         Le corps d’Eden allait rester dans cet état de léthargie jusqu’à leur arrivée dans l’Apanama. Ensuite, elle se ferait transférer dans ce jeune corps, concrétisant une vie de recherches acharnées.

         Mais elle devait encore s’occuper d’Oued. Le Commandeur devait sûrement l’attendre dans l’Apanama et il serait furieux d’apprendre qu’elle avait livré Adonis à Sappho. Lui qui souhaitait s’emparer du corps du jeune Apollon pour parvenir à séduire l’Impératrice.

         Le vaisseau de Syris amorça son atterrissage. Il ne devait pas se poser sur le grand spaciodrome d’Okara, réservé au transit des étudiants, mais sur un spaciodrome privé, construit au sein même de l’Apanama et réservé à l’usage des savants.

         La cité des sciences s’offrait à elle de la cabine de pilotage, semblable à une immense roue avec son enceinte circulaire et ses cinquante rayons, reliant chacun l’une des cinquante portes avec le cône central. Le cône abritait l’oeuvre de toute une vie de recherche, l’invention la plus fantastique de tous les temps : le projet Djed.

         La navette survola le nord de l’enceinte de l’Apanama et se posa sur une aire entourée de bâtiments jaunes. Un étrange cortège se mit en branle pour gagner le cône. Il était conduit par la Doyenne toujours emprisonnée dans sa bulle de verre. Le corps d’Eden conservé dans son caisson suivait, tiré par un chariot automatique. Les savants de la suite de la Doyenne fermaient la procession.

         Ils empruntèrent l’une des rues des écoles qui les amena directement au cône. La silhouette de l’édifice se profilait au bout de l’avenue. Signe concret de leur progression, ils avaient la chance de le voir grandir au fur et à mesure qu’ils s’approchaient du but.

         Arrivés sur une grande place, ils se trouvèrent face au cône de pierre. La porte d’entrée était ouverte, Oued escorté par plusieurs Immortels les attendaient dans la première pièce qui faisait office de salle de réception.

         - Le Commandeur ne nous rend pas souvent visite, ironisa la Doyenne en se présentant devant le militaire.

         -  Tu es partie de Phylis sans me dire au-revoir, Syris, marmonna Oued qui n’était pas d’humeur à supporter les sarcasmes de la vieille femme.

         - J’étais très attendue, fit-elle.

         Il remarqua le caisson.

         - Que transportes-tu là ?

         - Eden est mort pendant notre retour de Phylis.

         Oued s’approcha du caisson et regarda le corps du jeune homme à travers la vitre. Le Proèdre était parfaitement reconnaissable. Il était splendide avec ses cheveux bruns ondulés, impeccablement coiffés, et son visage fin aux yeux fermés dans une expression de félicité. Son corps surhaussé de muscles harmonieux et son torse légèrement garni des premiers poils de l’adolescence, lui conféraient une touche de maturité. Oued songea qu’il était mort en pleine mutation alors qu’il allait devenir un bel homme.

         - De quoi est-il mort ? S’informa le Commandeur.

         - Il a été piqué par une mouche arouk.

         Le Commandeur détourna son regard du caisson. Il pensa à Adonis, espérant que la Doyenne aura pris plus de soin avec l’autre jeune homme.

         - Qu’avez-vous fait d’Adonis ? Il n’est pas mort lui aussi ?

         - Nous l’avons confié à Sappho qui effectuait une retraite sur la Planète-Mère.

         Le Commandeur explosa de colère.

         - Qu’as-tu fait malheureuse !Je t’avais demandé de me transférer dans le corps d’Adonis avant de le rendre à l’Impératrice.

         Un savant déplia le document que Syris avait fait signer à Sappho. Oued en lut rapidement les quelques lignes et examina attentivement le sceau de l’Impératrice qui avait été apposé au bas du texte. Il n’y avait pas le moindre doute, ce document était authentique.

         - L’Impératrice s’est montrée plus généreuse que toi, sourit la Doyenne. A l’heure qu’il est, elle a dû regagner Gayanès avec son protégé.

         Oued s’agita nerveusement dans tous les sens. Sa bouche se crispait pour former des grimaces, il fermait ses poings rageusement. Il se rendait compte qu’il venait de perdre la partie à tous les niveaux. Non seulement, il n’avait pas pu prendre la place d’Adonis, mais pire encore, Sappho avait réussi à retrouver le jeune homme sans son aide. Envolées désormais les promesses de mariage qui auraient fait de lui le second personnage de l’Empire.

         Il pourrait tout juste monnayer le ralliement de ses Immortels à l’Impératrice. Il obtiendrait aisément une place importante dans la gestion de l’Empire, mais ce ne serait pas une place de premier rang. L’amour de Sappho lui était également interdit. Elle allait de nouveau s’enticher pour ce jouvenceau et consacrerait l’essentiel de son existence à le choyer.

         Le Commandeur se mit à espérer. Peut-être n’était-il pas encore trop tard ?Il se devait de regagner la planète impériale le plus rapidement possible. Il était décidé à prendre le coeur de l’Impératrice, de gré ou de force, avec ou sans Adonis.

         La Doyenne vit avec satisfaction Oued quitter la salle de réception en compagnie de ses Immortels sans la moindre explication. Débarrassée de cette présence encombrante, elle allait enfin avoir les mains libres pour déclencher le projet Djed.

         Les savants avaient assisté en silence au départ du Commandeur et restaient bêtement prostrés au milieu de la pièce. Syris ne pouvait plus attendre. Elle tortilla son corps désarticulé dans sa bulle de verre pour leur montrer son impatience. Elle avait besoin une dernière fois de leur aide, car sa bulle était trop volumineuse pour emprunter l’escalier étroit qui menait à la salle du Djed. Syris allait devoir quitter sa bulle protectrice.

         La bulle était facile à désactiver. Les savants coupèrent progressivement l’apesanteur, permettant à la Doyenne de quitter doucement sa lévitation et de poser ses pieds à terre. La vieille femme qui avait perdu tout sens de l’équilibre vacilla sur ses jambes et tomba par terre sur toute la longueur de son corps. Elle essayait de se relever, mais cet effort était au-dessus de ses maigres forces.

         Un autre mécanisme, immédiatement actionné par les savants, permit d’ouvrir une porte dans la paroi de la bulle. Le verre s’écarta suffisamment pour laisser le passage à un homme. Un savant entra dans la bulle par cet orifice et aida la Doyenne à en sortir. Après leur passage, le verre se reforma pour fermer la porte.

         Le savant soutenait la Doyenne sur son épaule pour la conduire au pied d’un étroit escalier en pierre. Ils le gravirent ensemble. La vieille femme agonisait, son souffle se morcelait, ses bras tremblaient.

         En haut de l’escalier, le savant pressa l’oeil de la Doyenne devant le judas de la porte blindée qui fermait le passage. La pupille se rétracta sous l’effet de la lumière, tandis que l’iris communiquait toutes les informations nécessaires pour identifier la vieille femme, seule personne autorisée à ouvrir la porte du laboratoire.

         Le verdict tomba.

         - Processus d’identification terminé. Syris, Doyenne de l’Université. Accès autorisé.

         La porte coulissa. Le savant fit entrer la Doyenne dans la pièce. Des savants tirèrent le caisson qui contenait le corps d’Eden jusqu’en haut de l’escalier et le poussèrent dans le laboratoire.

         Le savant fit asseoir la Doyenne sur le lit du Djed. Celle-ci reprenait lentement une respiration un peu plus régulière et moins haletante. Elle bougonna quelques paroles si faiblement qu’elles étaient pratiquement inaudibles.

         - Je veux que vous recommenciez le transfert des données de mon cerveau.

         - Pourquoi ? Demanda le savant qui l’avait aidé à monter l’escalier. Nous possédons déjà un prisme avec l’enregistrement de ta mémoire.

         - Je l’avais fait au cas où il m’arriverait malheur, expliqua Syris. Mais tant qu’à choisir, je préférerais que l’on me transfère avec les données les plus récentes. Je ne voudrais pas me réveiller dans le corps d’Eden, amnésique des derniers moments passés sur Gayanès et sur Phylis.

         Ne laissant pas d’autre choix à ses acolytes, elle s’allongea sur le lit et s’endormit aussitôt. Les savants respectèrent sa volonté et posèrent le casque transparent sur sa tête. Ils commencèrent le processus d’emmagasinement. Les neurones du cerveau de la vieille femme, stimulés par des milliers de petites étincelles bleues, délivraient leurs précieuses informations et les transmettaient à un prisme de cristal qui tournait dans l’holograveur.

         L’enregistrement des cent vingt-trois années de vie de la Doyenne semblait être interminable. Les étincelles excitaient inlassablement les neurones, ceux-ci ne cessaient pas d’émettre des souvenirs en direction du prisme.

         Les étincelles faiblissaient, puis disparurent de la surface interne du casque transparent. Syris se réveilla en même temps qu’Eden. Le jeune homme ouvrit tout d’abord les yeux, puis bougea les doigts. Il récupéra ensuite l’usage de ses bras et de ses jambes. Les savants ouvrirent le caisson afin de le laisser sortir.

         Eden était couvert de la gelée qui était censée le protéger. Les savants nettoyèrent son corps pour le débarrasser de cette substance gluante et lui firent revêtir des habits neufs. Le jeune homme s’adressa à Syris que deux savants aidaient à se relever de la couche.

         - Que fais-je ici ? S’étonna-t-il en examinant le laboratoire. Où est Adonis ?

         Les savants transportèrent la Doyenne dans un fauteuil, dans un recoin de la pièce. La vieille femme était disposée à répondre aux interrogations du jeune homme. Elle lui devait bien ça, estimait-elle.

         - J’ai déposé Adonis sur la Planète-Mère, mais toi, tu es dans la salle du Djed. Nous allons bientôt t’allonger sur cette couche et mes savants transféreront toutes les données de mon cerveau conservées dans le prisme laser que tu vois ici à l’intérieur de ta petite tête. Ta mémoire sera écrasée, mais tu pourras te consoler en apprenant que je profiterais de ta jeunesse.

         Eden se rua vers la Doyenne, mais il fut maîtrisé par ses gardes du corps. Les hommes de Syris lui tordaient le bras et l’un d’eux l’étouffait à moitié avec son bras passé autour de son cou pour bloquer sa tête.

         - Vieille folle, poussa t-il dans un râle.

         Pour unique réponse, les gardes du corps le traînèrent à travers la pièce en direction de la couche. Ils le poussèrent pour l’obliger à s’allonger sur le lit. Eden résistait de toutes ses forces et se tordait dans tous les sens pour ne pas épouser les formes du matelas.

         - Ta résistance est inutile, souffla Syris.

         Eden se débattait de plus belle, décochant coups de poing et coups de pied aux hommes qui s’abattaient sur lui. Ils avaient réussi à bloquer ses jambes et l’obligeaient à les garder serrées l’une contre l’autre au pied du lit.

         Le jeune homme s’appuyait sur ses coudes pour ne pas basculer en arrière sur la couche. Les gardes du corps de Syris tiraient sur ses bras pour l’obliger à s’allonger verticalement. Le bras droit céda. Eden sentit qu’on appuyait sur son épaule droite pour la coucher sur le lit. Les hommes le tinrent fermement ainsi et s’attaquèrent à son bras gauche. A moitié tordu, ce dernier céda à son tour.

         Seule la tête d’Eden résistait encore à la pression exercée sur son corps. Un homme lui pressa le front et l’obligea à poser sa tête sur le matelas.

         L’esprit d’Eden fut pris d’un violent malaise. Sa tête tourna, comme si elle avait été anesthésiée. Le jeune homme se sentit comme plongé dans un épais brouillard qui l’isolait du moindre bruit. Il était parfaitement reposé et fut pris d’une subite envie de dormir.

         Eden lutta en vain contre le sommeil. Ses paupières alourdies se fermèrent irrésistiblement. Il allait perdre connaissance, quand, dans un dernier sursaut, il se décorpora comme Adonis lui avait appris à le faire sur Gayanès.

         L’ectoplasme d’Eden quitta le laboratoire et s’échappa du cône pour survoler la cité de l’Apanama.

 

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20 janvier 2012 5 20 /01 /janvier /2012 18:30

 

J'ai eu le plaisir de recevoir un commentaire d'Alexander Doria qui est l'auteur d'un blog original pour lequel il réalise un véritable travail journalistique.

 

http://wikitrekk.blogspot.com/2011/08/le-web-roman-feuilleton-present-et.html

 

Voici la critique qu'il esquisse à propos de mon blog :

 

"Le Mensékhar d’Eloïs Lom est un roman de science fiction, écrit en 1996 et jamais édité faute d’avoir trouvé preneur. Il repose pourtant sur un postulat assez intrigant : utiliser les procédés narratifs de la mythologie grecque dans le cadre d’un Space opera. La littérature SF a certes déjà fait un usage abondant des noms et récits de cette mythologie (il suffit de consulter la liste des œuvres de Dan Simmons pour s’en persuader). A ma connaissance, cet emprunt ne va jamais jusqu’à la restitution telle quelle de ses schémas structurels. C’est pourtant ce que fait le Mensékhar en modelant son développement sur celui d’une tragédie athénienne : tous les personnages vivent dans l’attente d’une apocalypse prévue dès les premiers épisodes. Afin d’étayer ce postulat intertextuel, Eloïs Lom tire partie des interactions possibles entre une multitude de textes : commentaires, notes de lecture, épisodes romanesques, articles encyclopédiques… Ce qu’il met en scène ce n’est pas un roman, mais plutôt l’atelier d’un roman : tous les conseils, les indications, les inspirations qui nourrissent l’activité de réécriture d’une œuvre vieille de quinze ans."

 

Le blog d'Alexander Doria est parfaitement documenté, très agréable à lire. Je lui souhaite de rencontrer le succès qu'il mérite.

 

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15 janvier 2012 7 15 /01 /janvier /2012 11:51

 

Le roman arrive à un tournant décisif à la fin de la deuxième partie. Les personnages vont devoir prendre des décisions qui seront lourdes de conséquences.

 

La Princesse Sappho, rejetée par Adonis, va basculer un peu plus dans la névrose. Syris, rongée par son ambition dévorante, va servir les desseins d'Etran malgré elle. Irz'gune dont les projets s'écroulent n'est plus que l'ombre de lui-même.

 

Oued va devoir vivre une terrible épreuve : survivre à l'être cher tant aimé. Seule la présence réconfortante d'Elia lui évitera de basculer dans la folie.

 

Adonis rompt définitivement tout lien avec Sappho et Irz'gune, comprenant qu'il n'est en réalité qu'un jouet entre leurs mains. Il va bientôt vivre une expérience mystique incomparable lui permettant d'accéder aux desseins secrets d'Etran.

 

Sa dernière épreuve sera d'affronter sa propre mère, la reine des Amazones, et d'accomplir ainsi sa destinée.

 

 

 

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27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 09:53

 

         La femme au corps de rêve s’approcha du vieil homme assis sur le sentier.

         - As-tu des nouvelles d’Adonis ?

         - Non aucune.

         Sappho se pencha pour arracher quelques feuilles de fougère dont elle se fit un éventail végétal. Les cèdres ne la protégeaient plus contre l’implacable été de cette région continentale de la Planète-Mère. Au contraire, les arbres captaient la chaleur et la retenaient au sol. L’atmosphère dans toute la forêt était étouffante.

         Irz’gune, plongé dans une intense méditation, semblait être ailleurs. Son esprit était pourtant bien là, puisqu’il s’était rapidement recorporé à l’approche de l’Impératrice.

         La cohabitation avec Sappho devenait chaque jour un peu plus insupportable. L’Impératrice qui s’ennuyait sur la Planète-Mère, loin des fastes de sa cour de Gayanès, jouait les troubles fête. Elle ne quittait plus les sages, les harcelant de questions, venant troubler leurs réunions contemplatives.

         Irz’gune l’aurait volontiers renvoyée sur la planète impériale, mais il ne pouvait pas se le permettre. Il était aussi impatient d’obtenir des nouvelles d’Eden, qu’elle ne souhaitait en avoir d’Adonis. L’Impératrice qui contrôlait l’univers lui avait promis de préserver Eden; il se devait de la ménager.

         Pour cela, il devait satisfaire ses moindres caprices.

         - Cette chaleur est suffocante, si nous regagnions mon palais ?

         Irz’gune se releva et accompagna l’Impératrice sur le bout de route qui les séparait de la bibliothèque creusée dans le flanc de la montagne. Les branchages des arbres chauffés par le soleil exprimaient leur mécontentement par de petits crépitements. Le sentier poussiéreux descendait abruptement en direction de l’entrée de la bibliothèque. Sur la gauche, les tours élancées du palais de Sappho dépassaient la cime des cèdres pour toucher le ciel azuré.

         Ils étaient à mi-descente lorsqu’une navette s’interposa entre eux et le soleil. L’ombre plana sur leurs têtes un court instant dans un impeccable silence, puis dévala la pente pour se fixer devant l’entrée de la bibliothèque. L’ombre pratiquement rectangulaire se rétrécissait comme une peau de chagrin avec l’approche au sol de la navette. Cette dernière souleva un nuage de poussière de terre avant de se fixer définitivement à égale distance entre l’entrée du palais de Sappho et la porte de la bibliothèque creusée dans la montagne.

         Sappho ne tenait plus de joie, persuadée que cette navette ramenait Adonis de Phylis. Elle dévala le sentier en pente pour aller à la rencontre de son bien-aimé. Les ailes de la navette au repos se plièrent vers le sol. Une visière s’abaissa sur les vitres de la cabine de pilotage, donnant l’étrange impression que l’appareil fermait les yeux.

         La porte s’abaissa pour former une passerelle. La désillusion fut à la hauteur des espérances de l’Impératrice. Ce n’était pas Adonis qui descendait de la passerelle de l’appareil, mais cette affreuse vieille femme emprisonnée dans sa bulle de verre.

         Sappho arrêta sa course brutalement, laissant Irz’gune la rejoindre. Ils n’échangèrent pas un mot, mais partagèrent chacun la déception de l’autre. La Doyenne émit à leur intention un petit sourire narquois déformé par les parois sphériques de sa bulle de verre.

         L’Impératrice décida de faire bonne figure pour ne pas marquer son désenchantement. Cette vieille sorcière ne devait pas déceler sa faiblesse. Eclaircissant son doux visage par un sourire de félicité, elle s’avança en direction de l’aéronef. Ses sandales légères laissaient ses pieds s’imprégner de la poussière du sentier. La moindre pierre sous ses pas lui rappelait avec douleur la désillusion causée par l’apparition de Syris sur la passerelle de la navette alors qu’elle s’attendait à voir Adonis.

         La Doyenne avait descendu la passerelle et attendait l’Impératrice sur le sentier. Sappho s’approcha le plus près possible de la bulle de verre. Elle en était si proche qu’elle avait l’impression d’entendre le souffle graillonnant de la Doyenne qui haletait de l’autre côté de la paroi de verre. La bulle était pourtant totalement insonorisée.

         Syris brancha le micro qui lui permettait de communiquer avec l’extérieur. Sappho entendit réellement la lourde respiration de la Doyenne. Celle-ci étouffait pratiquement, chaque inspiration et expiration constituaient un perpétuel supplice pour ses poumons usés.

         Les visites de la Doyenne de l’Université sur la Planète-Mère n’étaient pas chose courante. Irz’gune qui s’était avancé pour prendre part à la conversation recherchait au fin fond de sa mémoire les souvenirs de la précédente visite de la vieille femme. Cela remontait à plus d’une soixantaine d’années, lors d’un colloque qui avait tenté en vain de rapprocher les sages et les savants. Ces derniers, déjà menés par Syris, s’intéressaient surtout à la décorporation et avaient souhaité savoir s’il était possible de sortir de son corps pour s’emparer de celui d’une autre personne. Les savants avaient été déçus d’apprendre que l’on ne pouvait pénétrer que dans des corps sans esprit, généralement morts. Les sages avaient été formels : il ne pouvait y avoir qu’un esprit par corps et un esprit dans un seul corps.

         Un seul individu avait fait exception : Etran. Le Premier Empereur avait découvert le don de la décorporation à l’infini lorsqu’il vivait parmi les sages. Doté d’un incroyable pouvoir de prescience, il leur avait confié que le phénomène ne se reproduirait que chez le second fils d’un de ses descendants, l’Antiproèdre. Les sages qui s’étaient brouillés avec Etran attendaient la réalisation de ce phénomène depuis des siècles.

         Sappho prit la parole la première.

         - Quelle surprise, chère Syris. Je te croyais sur Phylis à la recherche d’Adonis.

         - J’en reviens, expliqua la Doyenne. Je n’avais aucune raison de m’y attarder puisque j’y ai trouvé ce que j’étais venu chercher.

         Sappho laissa exploser sa joie.

         - Tu as retrouvé Adonis ? Où est-il ?

         Syris tourna son regard en direction du haut de la passerelle de la navette en guise de réponse. Sappho regarda machinalement dans la direction fixée par les yeux de la Doyenne et aperçut le jeune homme. Adonis, entouré par deux gardes, tenait fièrement le revers de sa tunique avec sa main gauche. Les ors de ses vêtements et l’éclat de ses boucles dorées brillaient sous le soleil, lui donnant la grâce et la beauté envoûtantes d’un Apollon. Le coeur de Sappho fondit.

         Quelque chose avait pourtant changé chez le jeune homme. L’Impératrice sentait cette différence sans toutefois pouvoir l’expliquer. Adonis avait gagné en maturité, sans avoir pour autant perdu son petit côté féminin d’adolescent.

         La Doyenne jugea le succès de sa petite mise en scène à la mine réjouie de l’Impératrice.

         - J’ai tenu ma promesse, Majesté. Tiendrez-vous la votre? Vous m’aviez promis votre reconnaissance éternelle.

         - Que désires-tu ?

         - Que vous confirmiez à tout jamais les privilèges de l’Université. Je vous ai préparé un texte.

         Un savant tendit à l’Impératrice un tube qui contenait un rouleau. Sappho le déroula et parcourut du regard les quelques lignes qui avaient été écrites sur l’une des faces du papier. L’Impératrice, si elle signait ce texte, s’engagerait à donner à Okara le statut de planète libre, l’exemptant à tout jamais d’impôts et interdisant son accès aux Immortels. Il n’y avait rien qu’elle puisse juger inacceptable. Sappho frappa le papier du sceau de la bague de son frère, bague aux caractéristiques uniques qui se transmettait d’empereur à empereur depuis Etran.

         Le savant récupéra le papier signé et le rangea dans son tube. A l’intérieur de sa bulle de verre, Syris salua bien bas l’Impératrice.

         - Je vous remercie, Majesté.

         Adonis, libéré par ses deux gardes du corps, descendit lentement la passerelle. Il était presque arrivé en bas, lorsque Irz’gune se permit de formuler une question à l’attention de la Doyenne.

         - Qu’est-il advenu d’Eden ?

         La voix du sage à l’énoncé du prénom du Proèdre s’était brisée d’angoisse. Irz’gune craignait d’obtenir une réponse tragique. La mine d’Adonis s’était obscurcie à l’évocation du nom d’Eden.

         La réponse de Syris brisa la plénitude qui régnait sur la Planète-Mère.

         - Le deuxième proèdre est mort pendant le voyage.

         - Il a été comme foudroyé lors de notre passage en hyperespace confirma Adonis.

         - Eden a dû être piqué par une mouche arouk, supputa Syris.

         Les mouches arouk vivaient dans les égouts et pondaient leurs oeufs sous le derme des animaux et plus rarement des hommes. Peu de temps avant leur éclosion, les oeufs émettaient des substances toxiques provoquant une mort par empoisonnement en quelques métaheures. Car les mouches arouk avaient ceci de particulier : leurs oeufs ne pouvaient se développer que dans de la chair vivante mais leurs larves ne se nourrissaient que de charogne.

         Sous le choc de la révélation, les épaules d’Irz’gune s’affaissèrent. Adonis dut retenir le sage qui, abandonné par ses jambes, menaça de tomber sur le sol. L’annonce de la mort de son neveu bouleversa Sappho. L’Impératrice détestait le jeune homme, mais il faisait partie de son quotidien depuis de nombreuses années.

         Syris manœuvra sa bulle de verre afin de remonter la passerelle de sa navette.

         - Je dois regagner Okara, expliqua t-elle.

         Les savants fermèrent la marche derrière la bulle. Lorsque le dernier homme disparut à l’intérieur du vaisseau, la passerelle fut relevée, fermant la porte. Les ailes se relevèrent tandis que l’appareil prenait de l’altitude. Dès qu’il eut dépassé les cimes des cèdres, il franchit les cieux à la vitesse d’un éclair.

         La Planète-Mère avait retrouvé son calme habituel. Adonis et Sappho portèrent à bout de bras Irz’gune encore sous le choc et le déposèrent à l’entrée de la bibliothèque, à l’ombre, auprès de ses confrères.

         - Laissez-moi seul, demanda-t-il.

         Adonis et Sappho respectèrent sa volonté. Ils le laissèrent assis sur une pierre devant la grotte et gagnèrent à pied le palais de l’Impératrice tout proche. La demeure de Sappho était beaucoup plus petite et moins exubérante que son palais de Gayanès. Quatre tours, une à chaque angle, délimitaient cette demeure parfaitement carrée. Des terrasses à colonnades agrémentaient le reste des façades du bâtiment.

         L’intérieur du palais ne comportait pas de pièces. Tout le bâtiment sur ces deux étages et sur toute sa longueur ne formait qu’une immense galerie; cette dernière s’ouvrait sur un jardin comme dans un cloître. La quasi-absence de meubles renforçait l’impression de grandeur. Il s’agissait à coup sûr d’une résidence d’été.

         Sappho invita Adonis à s’asseoir sur une banquette à ses côtés. L’Impératrice posa un baiser sur sa bouche qu’il refusa net. Elle ne se formalisa pas.

         - Je n’espérais plus te revoir, mon bien-aimé. Vois comme nous sommes faits pour nous entendre. J’avais tout de suite deviné que tu viendrais sur la Planète-Mère.

         Adonis ne se faisait pas d’illusions et il n’avait pas le coeur à céder au romantisme.

         - Syris m’a déposé sur la Planète-Mère parce que la Cité Interdite lui a appris que vous y séjourniez. Il n’y a rien d’extraordinaire à cela.

          L’Impératrice voyait que le jeune homme regardait avec attention le pendentif qu’elle portait à son cou.

         - Tu peux le reprendre, fit-elle.

         Adonis passa ses mains derrière la tête de Sappho pour dégrafer le bijou. Il lui échappa des mains et tomba dans le décolleté de l’Impératrice. Le Bijou narguait Adonis entre les deux seins. Le jeune homme tendit sa main droite et attrapa le pendentif avec une grande dextérité. Il avait à peine effleuré la peau de l’Impératrice que celle-ci l’avait déjà embaumé de tous ses effluves. La peau était douce et exaltait des senteurs sucrées.

         La poitrine constituait pour Adonis la partie la plus sensuelle du corps de l’Impératrice. Elle l’avait parfaitement mise en valeur. Assez découverte pour suggérer, mais un brin cachée pour susciter le mystère.

         Sappho renouvela son baiser. Le jeune homme laissa la langue fébrile caresser ses lèvres et envahir sa bouche entrouverte. Il était détendu et n’aurait jamais souhaité interrompre ce moment de plaisir. Pourtant, il referma sa bouche et repoussa le corps de l’Impératrice qui se pressait sur le sien.

         - Qu’y a-t-il ? S’étonna Sappho. Je ne suis pas désirable ?

         - Vous êtes très désirable, mais je ne vous aime pas.

         Cette sentence déchira le coeur de l’Impératrice et la brisa moralement. Elle avait la nausée comme si elle avait reçu un violent coup de poing dans le ventre. Elle soupira.

         - Mais je t’aime, moi. Je suis incapable d’envisager ma vie sans toi. N’es-tu pas bien quand tu es dans mes bras ?

         - Vos caresses sont douces comme le miel, mais je vous mentirais si je vous disais qu’elles m’inspirent de l’amour.

         L’impératrice s’enferma dans un profond mutisme.

         - J’aimerais que vous quittiez la Planète-Mère, reprit Adonis. Ce sera plus facile pour nous deux.

         - Qu’ai-je fait de mal ? Se lamenta Sappho.

         - Vous n’êtes pas en cause. Nous ne sommes pas fait l’un pour l’autre.

         - Tu parles pour toi. Tu m’as fait découvrir l’amour. Tu es la seule personne à qui je me sois pleinement donnée. Je donnerai ma vie pour toi.

         Adonis se renfrogna.

         - Je suis désolé. Je ne peux pas vous faire la même promesse.

         Le jeune homme s’était rendu compte qu’il faisait fausse route. Il n’aimait pas Sappho pour elle-même, il aimait la femme qu’elle représentait. Une fois qu’il l’avait possédée, il avait perdu tout enthousiasme à son égard.

         L’Impératrice semblait se faire une raison.

         - Je partirai pour Gayanès cette nuit.

         - Je vous souhaite une bonne route, fit simplement Adonis avant de quitter le palais.

         Alors qu’il remontait le sentier en direction de la grotte, il jeta un dernier coup d’oeil en arrière. Ce qu’il vit le surprit. Le palais fondait de toutes parts pour former un immense magma informe. Cette sorte de pâte tourbillonnait sur elle-même en se rétrécissant. Lorsqu’elle fut suffisamment petite, elle vola pour aller se loger dans le creux de la main de Sappho.

         La boule se contracta encore pour exploser en une fine gouttelette de sang. L’Impératrice aspira d’un coup de langue ce qui était encore un palais quelques minutes auparavant.

         Adonis, indifférent, continua à gravir le sentier pour rejoindre Irz’gune. Il marcha droit devant lui et ne se retourna même pas une dernière fois pour regarder en arrière.

 

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19 septembre 2011 1 19 /09 /septembre /2011 16:42

 

Dans mon ouvrage intitulé Le Mensékhar, il est question d’une planète Bello, dotée d’une étoile binaire à éclipses. En d’autres termes, Bello est dotée de deux soleils, un rouge, petit et très chaud et un bleu, plus grand mais également plus froid. Périodiquement, à intervalles de 500 ans, le plus petit des deux soleils est éclipsé par le plus grand, ce qui a pour conséquence un refroidissement important à la surface de la planète, détruisant les récoltes et provoquant des famines.

 

Selon des travaux publiés le 15 septembre 2011 dans la revue américaine Science, des astronomes américains auraient découvert une planète à deux soleils (aussi nommée planète circumbinaire) qui a été baptisée Kepler-16 : comme Bello, Kepler-16 est une étoile binaire à éclipses située à environ 200 années lumières de la terre dans la constellation du Cygne.

 

Planète circumbinaire à deux soleils 

 

Kepler-16 serait à ce jour le quatrième système planétaire circumbinaire avéré.

 

L’étoile Kepler-16A est une naine orange de type spectral K et l’étoile Kepler-16B est une naine rouge de type spectral M : ces deux étoiles orbitent l’une autour de l’autre en 41 jours.

 

La planète Kepler-16b est une géante gazeuze, les astronomes excluent la possibilité que la vie y existe. Cette planète connaît donc deux levers et deux couchers de soleil.

 

Les deux étoiles s’éclipsent mutuellement, ce qui a rendu leur observation difficile par le télescope américain Kepler qui les a découvertes. La luminosité diminuant à intervalles réguliers, même lorsque les deux étoiles ne formaient pas d’éclipses, les astronomes en ont déduit la présence d’une planète tournant autour d’elles.

 

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16 septembre 2011 5 16 /09 /septembre /2011 18:53

 

En 1995, alors que je passais l’été en Provence dans la région aixoise, j’ai découvert une BD de science-fiction dans une bibliothèque.

 

L’Incal ou Les aventures de John Difool est une série de bande dessinée scénarisée par Alexandro Jodorowskiet dessinée par Moebius.

 

Incal 

 

Elle est parue en 6 tomes :

 

- L’Incal Noir en 1981

- L’Incal Lumière en 1982

- Ce qui est en bas en 1983

- Ce qui est en haut en 1985

- La Cinquième Essence (première partie : Galaxie qui songe) en 1988

- La Cinquième Essence (deuxième partie : La Planète Difool) en 1988

 

Les personnages sont :

 

- John Difool : détective privé minable de classe R. Anti-héros ayant du mal à assumer ses responsabilités et faisant même souvent preuve de lâcheté, celui que ses amis surnomment JDF est physiquement reconnaissable par sa longue chevelure rousse.

- L’Incal : être aux pouvoirs puissants et mystérieux, composé de deux éléments l’incal lumière et l’incal noir.  

- Deepo : la mouette à béton que John Difool a recueillie. Très astucieuse, elle acquiert la parole en avalant l'Incal Lumière.

- Animah : gardienne de l’incal lumière, elle incarne la paix et l’amour. Amante d’une nuit de JDF, elle met au monde Solune.

- L’Androgyne Solune : fils biologique de JDF et d’Animah, adopté par le Méta-baron, il possède de puissants pouvoirs psychiques comme sa mère.

- Le Méta-baron : tueur connu comme le plus grand chasseur de primes de la galaxie.

- Tanatah : sœur d’Animah et gardienne de l’incal noir. Elle est à la tête de l'Amok, un groupe de parias rebelles au pouvoir central.

- Kill tête de chien : mercenaire au service de Tanatah, il voue une haine tenace à JDF qui lui a percé l’oreille.

- Le Technopape : chef des technos-technos, une secte de scientifiques.

- Le Prez : chef d’état et dictateur de la planète de JDF.

- L’Impéroratriz : chef androgyne de la galaxie, siamois homme-femme relié par le dos.

- Diavaloo : animateur vedette de Ter 21.

- Les Bergs : extraterrestres venus d’une autre galaxie.

 

L’histoire se résumé ainsi :

 

Dans un futur éloigné et dystopique, le détective privé John Difool reçoit l'incal lumière, une pyramide blanche aux pouvoirs extraordinaires, des mains d'un Berg mourant. L'Incal est recherché pour ses pouvoirs par de nombreuses factions qui veulent l'utiliser à leurs fins. En s'échappant, John Difool se retrouve entraîné malgré lui dans une aventure qui le dépasse totalement et qui le transformera en sauveur de deux galaxies.

 

Mon opinion :

 

Le scénario est riche et original, maniant une ironie décapante. L’univers graphique de l’Incal est étonnamment dynamique, à la mesure du scénario riche en rebondissements et révélation.

 

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15 juillet 2011 5 15 /07 /juillet /2011 13:57

 

         Syris regardait avec un brin de mélancolie le soleil qui se couchait sur Phylis 1. Le ciel s’embrasait d’une longue lueur pourpre, la mer de nuage abandonnait sa grisaille accoutumée pour revêtir un dégradé de couleurs pastel variant d’un rose très clair à un mauve lumineux.

         La Doyenne eut une pensée pour Eden et Adonis. Cela faisait deux jours qu’ils avaient disparu dans les bas-fonds de la capitale de Wacé. Les deux jeunes gens l’avaient étonnée. Ils avaient réussi jusqu’à présent à échapper à deux protonyx et à une vingtaine de soldats déterminés.

         Wacé avait fait les frais de cette infernale chasse à l’homme. Syris avait vu la mort du jeune homme, relayée par les caméras de la Ceinture, sur la sphère holographique. Les Immortels dépêchés pour mettre fin à l’émeute étaient arrivés trop tard. Ils n’avaient même pas pu reconnaître le sparapet parmi les corps déchiquetés qui avaient été abandonnés sur la chaussée. La révolte s’était amplifiée et aurait sans doute gagné les autres étages de la ville s’il n’y avait pas eu cette subite coupure de courant. Plongés dans le noir, les manifestants avaient été impitoyablement massacrés par le feu des canons laser des Immortels.

         La Doyenne qui n’avait pas l’habitude de faire dans les sentiments avait pourtant été éprouvée par la fin horrible du sparapet. Elle perdait son meilleur agent et surtout se sentait un peu responsable de la mort du jeune homme. Elle s’en était servi sans scrupule, l’obligeant à utiliser le protonyx, ce qui avait causé sa perte. Wacé avait pris tous les risques et n’avait pas été récompensé.

         Syris balaya rapidement ce moment de faiblesse de son esprit. Elle avait toujours pensé qu’il n’y avait pas de place pour la compassion dans ce monde cruel. Wacé était d’ailleurs comme elle. Ils faisaient partie de la race des seigneurs, ceux qui ne vivaient que pour eux-mêmes. Dépourvus de scrupules, ils étaient prêts à tout sacrifier pour mener à bien leur ambition.

         Wacé était son meilleur élève et sa mort provoquait un profond malaise chez la Doyenne. Elle venait lui rappeler qu’elle était mortelle et qu’il ne suffisait pas toujours de mettre toutes les chances de son côté pour gagner. Il y avait des situations qui vous dépassaient et échappaient à votre contrôle.

         Syris craignait de se voir acculée un jour comme Wacé dans une voie sans issue. La mort du sparapet était en quelque sorte sa propre mort, la mort de ce qu’il représentait, la mort d’une ambition dévorante et d’une volonté de fer. Syris avait toujours cru que les événements ne pouvaient pas avoir de prise sur ces deux qualités. Elle pensait qu’il n’y avait que les faibles qui pouvaient perdre. Etouffés par leur compassion, ils étaient condamnés à être les proies de requins comme elle et Wacé. La mort du sparapet lui prouvait qu’elle se trompait. La fatalité était plus forte que les requins.

         Les agneaux pouvaient-ils échapper à la fatalité ? Leur innocence les mettait-elle à l’abri ? Eden et Adonis défiaient tous les pronostics. Désormais, seul Oued était encore à leur poursuite. Il ne disposait plus que de trois hommes, mais des hommes expérimentés. Ils viendraient aisément à bout des deux garçons.

         Adonis et son frère étaient localisés. Syris les avait vus apparaître dans la sphère holographique avant qu’Adonis ne détruise la caméra qui les observait. La Doyenne pensait qu’ils se dirigeaient vers le spaciodrome du niveau 57, mais elle n’en était pas sûre. Quelle surprise ces deux garçons pouvaient-ils encore sortir de leur sac à malice ? Dans le doute, elle avait décidé d’attendre la suite des événements. Constamment informée par la sphère holographique, elle disposait du meilleur poste d’observation pour appréhender les événements. Elle aurait tort de s’en priver.

         Elle parvint à capter une conversation entre Oued et l’Immortel chargé de contrôler la Ceinture. Elle apprit ainsi qu’Eden et Adonis avaient effectivement l’intention de gagner le spaciodrome. Soudain, la communication entre les deux hommes fut coupée et la sphère holographique diffusa des images en provenance du spaciodrome du niveau 57. Syris remarqua la carcasse brûlée d’un train et des navettes en flammes partout autour.

         L’Immortel de la Ceinture fit de nouveau une apparition dans la sphère, où il expliquait à Oued, et indirectement à Syris, qu’il soupçonnait Eden et Adonis d’être à l’origine de l’accident.

         Sans perdre un instant, Syris déplaça mentalement sa bulle de verre en direction de l’ascenseur. Une fois les portes refermées, la capsule entama sa descente vers le spaciodrome personnel de Wacé.

         La cabine s’arrêta, les portes s’écartèrent pour laisser le passage à la bulle de verre. La navette de la Doyenne était prête à décoller, étroitement surveillée par ses gardes du corps. Syris secoua ses hommes.

         - Nous partons, fit-elle en faisant emprunter la passerelle du vaisseau à sa bulle de verre.

         Les hommes la suivirent jusqu’à la cabine de pilotage où Syris s’installa. Le vaisseau de la Doyenne était assez important et possédait même un spaciodrome d’un type très particulier duquel pouvaient décoller et atterrir de petites navettes.

         Lorsqu’elle était à l’arrêt, la navette de Syris ressemblait à un gigantesque parallélépipède. Au décollage, des ailes encastrables poussèrent de chaque côté, s’étirant au fur et à mesure qu’elles sortaient des parois. La cabine de pilotage sortit à l'avant et s’allongea en pointe pour former le museau de l’appareil. Doté de formes plus aérodynamiques, l’engin était prêt à décoller.

         Il s’élança sur l’aire de décollage du spaciodrome et s’échappa par le grand sas ouvert dans les parois de la pyramide. La nuit était tombée et la mer de nuages ressemblait à une immense masse noire.

         - Plongez ! Ordonna Syris.

         La navette piqua du nez et plongea comme une masse dans le magma nuageux. L’appareil était trop lourd et trop massif pour que la tempête ait la moindre prise sur lui. Il dispersait les nuages sur son passage, les éclairs se cassaient sur son épaisse carlingue. La Doyenne s’adressa au savant qui gérait le radar, instrument parfaitement indispensable pour circuler dans cette purée de poix.

         - Repérez tous les vaisseaux isolés aux environs du niveau 57 de Phylis 1.

         - Aucun vaisseau en vue.

         La partie serait plus difficile à jouer qu’elle n’avait pu l’imaginer. Il faudrait un miracle pour repérer la navette d’Eden et d’Adonis dans ce déluge de pluie et de vent. Elle allait enfin savoir si les dieux de la chance étaient avec elle.

         Le savant qui était chargé du radar s’agita.

         - Un vaisseau vient de quitter le spaciodrome du niveau 57, annonça t-il tout guilleret.

         Syris était persuadée qu’il ne pouvait s’agir que d’Eden et d’Adonis. Elle mit son vaisseau en branle bas de combat.

         - Ouvrez le toit du spaciodrome, nous allons obliger cette navette à se poser sur notre vaisseau.

         Les savants déclenchèrent le mécanisme d’ouverture du sas. Le spaciodrome du vaisseau de Syris représentait tout le corps de la navette exceptée la cabine de pilotage. Son sas très particulier s’ouvrait par l’arrière de l’appareil.

         La paroi arrière de la navette se fendit en deux parties égales qui s’écartèrent en sens opposé. Les deux propulseurs suivirent le mouvement et coulissèrent sur le côté pour dégager l’accès au spaciodrome. Une entrée béante s’était ouverte à l’arrière du vaisseau.

         La navette de Syris s’appliqua à dépasser sa proie qui tourbillonnait dans les vents. La tempête redoublait de violence et jouait avec le petit appareil, le faisant virevolter dans tous les sens comme une vulgaire feuille morte.

         Le vaisseau de la Doyenne se positionna devant l’aéronef, ralentissant pour l’obliger à entrer dans le sas arrière. La navette vira de bord et évita le piège. Le gros appareil le rattrapa, le dépassa, et réitéra l’opération. Le pilote du petit aéronef para la manoeuvre en piquant vers le sol pour ne pas être obligé d’entrer dans le sas.

         - Nous n’arriverons jamais à rien en nous y prenant ainsi, se lamenta le pilote du vaisseau de Syris.

         - Le petit appareil a trouvé la parade, ajouta le savant au radar. Il survole maintenant le sol à si faible attitude que notre mastodonte ne peut plus l’approcher sans s’écraser.

         Syris reconnut que la méthode employée n’était pas la bonne. Elle était décidée à employer les grands moyens.

         - Envoyez deux navettes pour aborder cet appareil et rapportez-moi ses occupants.

         Une violente bourrasque dévia le frêle aéronef et faillit le plaquer contre le sol détrempé de Phylis. Heureusement, Adonis avait eu la présence d’esprit de contrebalancer la pression du vent en obligeant l’appareil à faire un brusque écart dans le sens inverse.

         - Nous l’avons échappée belle, soupira Eden. Ne pourrions-nous pas redresser un peu la barre ?

         Le manque de confiance d’Eden décevait Adonis.

         - Nous en avons vu d’autres. Nous devons coller le plus possible au sol pour nous débarrasser de cet appareil. Il est trop imposant pour nous suivre à si faible altitude.

         Eden qui scrutait de temps en temps le radar vétuste de leur navette afin de prévenir les obstacles qu’ils pourraient éventuellement rencontrer, aperçut deux petits points lumineux qui se détachaient du gros point symbolisant l’appareil ennemi. Sa voix monocorde marquait sa lassitude.

         - J’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer.

         - C’est-à-dire ?

         - Deux navettes viennent de quitter le vaisseau ennemi et se dirigent droit sur nous.

         Adonis poussa les propulseurs de son appareil à fond, mais ils n’avaient pas assez de puissance pour distancer leurs poursuivants.

         - Ils nous rattrapent prévint Eden.

         Même les vieilles navettes des sages de la Planète-Mère étaient plus modernes que le malheureux appareil. Une des navettes ennemies se positionna au-dessus d’eux et les aborda. Le choc de la rencontre des deux aéronefs avait manqué de les écraser au sol. Les deux appareils étaient collés l’un à l’autre. Le plafond de la navette d’Eden et d’Adonis fondait comme du beurre sous l’effet d’un puissant rayon laser. Un trou arrondi déversa un flot de soldats dans la cabine.

         Adonis avait quitté les commandes de l’appareil pour arroser copieusement ces intrus d’un jet laser réglé à la puissance maximale. Il décapita la première rangée de soldats, faisant reculer une deuxième rangée qui s’était avancée. Eden n’avait pas d’arme, mais se défendait à coups de pieds, meurtrissant les soldats qui osaient l’approcher de trop près.

         Les soldats qui les attaquaient devaient avoir des consignes pour les ramener vivants car ils ne sortaient pas leurs armes. Ils constituaient des cibles faciles pour un excellent tireur comme Adonis. Le jeune homme brûlait tout ce qui l’approchait, mais le flot ne cessait pas de se tarir. Des renforts émergeaient du trou percé dans le plafond.

         Eden fut rapidement submergé. Des hommes l’avaient attrapé par les bras, un autre braqua son arme sur sa tempe.

         - Jette ton arme, si tu ne veux pas que je lui brûle la tête, cria t-il à l’attention d’Adonis.

         Le jeune homme voyant que la partie était perdue jeta son arme à ses pieds. Aussitôt, une dizaine de soldats lui sauta dessus pour lui passer des menottes aux poignets. A ses côtés, Eden avait subi le même sort. Après les avoir neutralisés, les hommes de Syris les embarquèrent sur leur propre navette.

         La navette des savants décrocha l’appareil d’Eden et d’Adonis qui, dépourvue de pilote, alla  s’écraser sur un rocher. Les deux navires regagnèrent ensuite leur spaciodrome dans le vaisseau mère. Après qu’il eut avalé les deux navettes, ce dernier referma son sas arrière et releva ses propulseurs. Passant la vitesse maximum, il s’arracha de la masse nuageuse pour affronter la nuit de Phylis.

         Eden et Adonis furent débarqués et conduits sous bonne escorte jusqu’à la cabine de pilotage du vaisseau mère. En entrant dans la salle, ils aperçurent l’horrible face de la sorcière derrière sa bulle de verre et comprirent enfin à qui ils avaient affaire. La vieille femme laissa échapper sa joie.

         - Vous êtes à moi, mes chers amis. Après tant de temps, je n’osais plus y croire.

         Eden et Adonis faisaient bonne figure, restant très dignes malgré la précarité de leur situation.

         - Combien demandez-vous de rançon ? S’avança Adonis.

         Syris exultait. La providence lui avait permis de doubler tous ses ennemis et de vaincre les deux proèdres qui lui avaient donné tant de fil à retordre. Un petit rire aigu s’échappa de sa bouche tordue.

         - Vous êtes inestimables. Toi, Adonis parce que l’Impératrice t’aime plus que tout au monde et toi, cher Eden, parce que tu vas m’aider à retrouver la jeunesse de mes vingt ans.

         Les deux jeunes gens ne comprirent pas les allusions de la Doyenne et crurent qu’elle délirait. Ils n’eurent pas le temps de chercher à approfondir le problème. Le vaisseau de Syris fut violemment secoué, touché de plein fouet par l’impact d’un tir au canon laser.

         - Trois navires Immortels nous attaquent, commenta le savant gardien du radar.

         - Ils essayent d’entrer en communication avec nous, expliqua le pilote.

         Syris savait très bien ce qu’ils allaient lui dire. Ils la sommeraient de rentrer sur Phylis 1 pour qu’elle leur livre Eden et Adonis. Elle ne voyait qu’une seule réponse à leur apporter.

         Les savants armèrent les canons placés au-dessus du vaisseau et pulvérisèrent les trois navires qui les avaient pris en chasse. A peine s’étaient-ils débarrassés de ces gêneurs que deux autres vaisseaux Immortels apparurent à leur droite et se placèrent sur leur chemin. Une première rafale de laser désintégra le plus petit d’entre eux. Une seconde arracha une aile à son comparse. Une troisième le fit exploser.

         Des navires Immortels libérés par le vaisseau impérial affluaient de partout. Le vaisseau de Syris s’échappa de Phylis avant d’être submergé par le nombre. Il détruisit encore quelques navettes Immortelles, puis enclencha le processus hyperespace Le vaisseau fila dans les cieux comme une flèche et disparut dans un trou de lumière qui se referma aussitôt sur son passage.

 

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12 juillet 2011 2 12 /07 /juillet /2011 15:28

 

Le second personnage du Mensékhar à connaître une fin tragique est le sparapet Wacé.

 

Wacé de Phylis

 

Le jeune homme va être victime de ses intrigues dans le chapitre 31. Agent double, voire triple, son ambition l'amène à naviguer en eaux troubles entre les différentes forces de l'empire galactique.

 

Wacé va commettre l'erreur de se faire influencer par la doyenne de l'université qui l'incite à lâcher un protonyx dans les quartiers populaires de Phylis 1 afin de retrouver la trace d'Eden et d'Adonis. Le monstre va semer la terreur auprès des habitants, ces derniers se vengeront de leur seigneur, mettant un terme à la dynastie qui contrôle leur planète depuis des siècles.

 

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11 juillet 2011 1 11 /07 /juillet /2011 16:03

 

Chapitre 27 : Khios, le gérant de l'hôtel, fait des révélations à Eden et Adonis concernant les projets d'Etran.

 

Chapitre 28 : Le protonyx de Wacé sème la terreur dans les quartiers populaires de Phylis 1. Le sparapet et ses hommes arrivent enfin devant l'hôtel où sont hébergés Eden et Adonis.

 

Chapitre 29 : Khios poursuit ses révélations, il se présente comme étant l'âme éternelle d'Etran. Eden et Adonis s'enfuient de l'hôtel à l'arrivée de Wacé et de ses hommes.

 

Chapitre 30 : Oued s'engage à son tour dans les quartiers populaires de Phylis 1, utilisant un protonyx comme monture.

 

Chapitre 31 : Les hommes de Wacé et de Oued s'affrontent devant l'hôtel qui hébergeait Eden et Adonis. Wacé parvient à s'enfuir, mais il trouve la mort dans un guet-apens tendu par une populace ivre de vengeance.

 

Chapitre 32 : Eden et Adonis détournent un métro dans leur fuite qu'ils font dérailler. Grâce à cette diversion, ils parviennent à s'enfuir de Phylis 1 en navette spaciale.

 

Chapitre 33 : Oued et ses hommes arrivent trop tard au spaciodrome, Eden et Adonis se sont déjà envolés.

 

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