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  • : Présentation et publication intégrale de mon ouvrage de science-fiction appelé le Mensékhar
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31 janvier 2015 6 31 /01 /janvier /2015 16:21

         La salle basse entourée d’épais murs de pierre n’était éclairée que par un minuscule soupirail ouvert au niveau du plafond. Désorienté dans cette obscurité quasiment totale à l’exception du filet de lumière qui pointait par le soupirail, Adonis n’avait plus la moindre notion du temps. Son horloge biologique maintenue en éveil lui indiquait vaguement qu’il devait être enfermé dans ce cachot depuis plus d’une journée.

         Les menottes végétales qui lui liaient les mains dans le dos entamaient méchamment la peau au niveau des poignets et entravaient la circulation du sang dans ses membres. Totalement isolé de toute présence humaine, il n’avait ni mangé ni bu depuis son arrivée sur Bello. Il espérait que les Amazones ne l’oublieraient pas. Il serait dommage d’avoir traversé l’univers pour mourir de faim et de soif sur une planète inconnue.

         Le jeune homme, éprouvé par sa détention, avait perdu de sa confiance. Il n’était plus aussi assuré de pouvoir réussir brillamment l’épreuve des Amazones. Il en venait même à regretter d’avoir quitté Irz’gune pour suivre la volonté d’Etran sans même savoir où celle-ci devait le conduire. Le Premier Empereur réservait un destin exceptionnel aux deux fils d’un de ses  descendants, mais ne s’agissait-il pas d’un destin de martyr ? Eden avait déjà été sacrifié du moins physiquement pour permettre l’accomplissement de la volonté du Premier Empereur.

         Adonis possédait un esprit infini et il ne faisait plus qu’une seule et même personne avec son frère. Différents, mais extraordinairement complémentaires, Eden et lui formaient les deux moitiés d’un être quasiment parfait.  Ces deux parties avaient été réunies et avaient ainsi été dotées d’une puissance qu’aucun homme, pas même Etran, n’avait jusqu’à présent possédé.

         Cette puissance phénoménale restait encore très mystérieuse pour Adonis. Ses pouvoirs se révélaient progressivement à lui, mais il était encore loin d’en avoir découvert les limites. Peut-être n’y avait-il même pas de limites à l’esprit d’Eden ?  Quoi qu’il en soit, le jeune homme n’avait pas la moindre idée de l’application que souhaitait tirer Etran de ce pouvoir.

         Les projets d’Irz’gune étaient hérétiques. L’âme d’Adonis s’était révoltée lorsque le sage lui avait proposé de mettre ses pouvoirs au service des ermites de la Planète-Mère. Lejeune homme savait également qu’il n’était pas destiné à monter sur le trône des protonyx. Les sept couleurs de l’arc-en-ciel d’Etran avaient commencé à lui ouvrir la voie, mais l’avenir lui apparaissait encore très flou.

         Son avenir le plus proche passait par une épreuve imposée par les Amazones. Il ignorait en quoi consistait cette épreuve, mais il devinait qu’il devait la réussir, assurant ainsi la libération de l’humanité. Mais de quoi libérerait-il les hommes ? Ce ne serait pas de leurs corps comme le souhaitaient Irz’gune et les sages de la Planète-Mère. Lenouveau monde souhaité par Etran ne saurait être dépourvu de matière.

         Des questions, toujours plus de questions. Adonis n’en finissait pas de s’interroger sur les événements qui l’affectaient. Depuis qu’il avait quitté Okara à la fin de ses études, il n’avait pas cessé d’être ballotté au gré des événements. Il lui semblait qu’il ne maîtrisait pas son destin, voire même qu’il le subissait. Cette passivité lui était insupportable.

         La porte de sa geôle s’ouvrit pour laisser entrer une jeune fille à la fine stature élancée. Ses yeux dorés pétillaient d’une lueur pleine de vivacité dans la pénombre. Elle était particulièrement belle, dépassant en grâce et en volupté toutes les créatures pourtant exceptionnelles qu’Adonis avait pu rencontrer dans l’entourage de Sappho. Les cheveux blonds de la jeune fille étaient montés en un chignon un peu désordonné, ce qui lui donnait un petit caractère sauvage et naturel. Sa bouche ondulait dans une légère vague de lèvres charnues, son nez fin était un peu retroussé en son extrémité comme celui d’Adonis.

         La jeune fille se présenta au captif.

         - Je suis la Princesse Chelséa, la nièce et l’héritière de la vénérée Adwa. Par ma mère, nous sommes cousins, Adonis.

         Le jeune homme admira fièrement sa cousine. Son visage assuré, un brin impérieux, respirait une grande maîtrise de soi. Chelséa, élevée par Adwa, avait suivi une bonne école et ressemblait trait pour trait à sa tutrice, en plus jeune naturellement.

         Adonis était un peu rassuré à l’idée d’avoir à traiter avec des membres de sa famille. Même s’il ne connaissait ni sa mère, ni sa cousine, il se sentait plus proche de ces deux femmes que des autres Amazones.

         - Vais-je rester longtemps votre prisonnier ?

         - Tu dois passer l’épreuve, répondit Chelséa.

         Elle s’approcha de son cousin, l’invita à se relever, passa dans son dos et trancha les menottes végétales qui lui entaillaient la peau. Adonis, libéré, frictionna vigoureusement ses poignets endoloris.

         - Tu n’as pas peur que je me sauve.

         - Pour aller où, s’étonna Chelséa. Cette planète est mieux gardée qu’une prison.

         - En quoi consiste cette épreuve ?

         Chelséa se dirigea vers la porte ajourée de la cellule.

         - Tu le sauras bien assez tôt. Pour l’instant, tu dois me suivre.

         Adonis fut surpris de constater qu’il avait été enfermé dans les sous-sols du palais royal. Ils n’eurent qu’à monter un étroit escalier en pierre pour déboucher dans les couloirs animés de la riche demeure.

         - Nous allons rencontrer la vénérée Adwa, expliqua Chelséa.

         Le palais était de construction simple. Les pièces dépourvues de portes se succédaient interminablement, imbriquées les unes à la suite des autres, s’ouvrant quelques fois sur de vastes terrasses. Des tentures bigarrées fermaient l’accès aux appartements des courtisanes et des nombreux membres de la famille royale. Adonis ne parvenait pas à s’habituer à côtoyer une société composée uniquement de femmes. En tant qu’homme, il se sentait mal à l’aise, se considérant de lui-même comme un intrus sur cette planète réservée aux femmes.

         La salle des audiences était soutenue par des colonnes bombées, jaunes comme le reste des murs. La Reine Adwa était assise sur son trône, entourée de ses principales courtisanes et guerrières. Chelséa et Adonis s’agenouillèrent devant la souveraine.

         - Es-tu prêt à subir l’épreuve d’Etran, Adonis ?

         - Oui, répondit-il simplement.

         - Je te rappelle que la mort sanctionnera un éventuel échec.

         - Je gagnerai, assura t-il.

         Quatre guerrières l’emmenèrent hors de la pièce sous bonne surveillance. La Reine Adwa avait quitté son trône pour marcher derrière l’escorte en compagnie de Chelséa. Lorsque le cortège sortit du palais pour se diriger vers les parois du volcan qui abritait la capitale des Amazones, la Reine prit la tête de la  petite troupe et autorisa Chelséa à rester aux côtés d’Adonis.

         - Où allons-nous ? Demanda le jeune homme à sa cousine.

         - Nous allons dans la montagne en face de nous, celle qui abrite le temple des âmes perdues.

         La falaise abrupte qui leur faisait face se dressait comme un mur devant eux. Adonis distingua cependant un petit escalier qui avait été percé dans le roc. Comme il s’y attendait, la Reine Adwa l’emprunta pour monter sur la falaise. L’escalier étroit surplombait le vide lorsqu’il longeait la paroi de la falaise ou formait de petits souterrains lorsqu’il traversait des blocs de pierre.

         Le cortège s’était distendu pour former une longue file indienne et Chelséa marchait juste derrière Adonis. Le jeune homme se retourna pour s’informer auprès de sa cousine.

         - Allons-nous marcher encore longtemps ?

         - Nous sommes presque arrivés, le rassura t-elle. Le temple est situé à mi-hauteur de falaise.

         La capitale des Amazones s’étendait sous leurs pieds dans le cratère du volcan. Les terrasses du palais royal étaient noires de monde, comme si toutes les Amazones de Bello s’étaient donné rendez-vous pour assister à l’épreuve imposée au jeune homme.

         Adonis avait été surpris que les Amazones aient pu avoir connaissance de l’existence d’Etran. Il doutait que le Premier Empereur se soit un jour aventuré sur cette planète réservée aux femmes. Sa question était indirecte.

         - Qu’attendez-vous de l’Antiproèdre ?

         - Le Premier Empereur de ta dynastie a eu un fils et sept filles. Conformément au vœu de leur père, elles sont venues s’installer sur Bello. Leur société est réservée aux femmes à l’exception de l’Ard’na, l’élu, qui devra nous sauver du Mensékhar. L’Ard’na devra réconcilier les Amazones avec les hommes.

         L’escalier disparaissait dans une porte taillée dans la montagne. L’entrée béante crachait des flammes alimentées par du soufre en combustion. Les flammes étaient plus intimidantes que dangereuses. Elles étaient disposées de manière à laisser un passage au milieu du mince couloir qui s’enfonçait dans les parois taillées dans la lave.

         Ils débouchèrent dans une salle assez grande pour trancher avec la petitesse des couloirs. Du soufre incandescent l’illuminait de toutes parts et permettait de distinguer une vieille femme aux cheveux blancs assise sur le sol, les jambes croisées sous elle. Elle ne semblait pas avoir aperçu, à travers son regard plongé dans le vague, les visiteurs qui étaient entrés dans la salle en silence.

         - C’est une sondeuse d’âmes, murmura Chelséa à Adonis.

         - Une sondeuse d’âmes ?

         - C’est l’équivalent féminin de vos Sphinx, étaya la jeune fille. Nous présentons nos enfants aux sondeuses d’âmes afin qu’elles décèlent leur chemin de vie et leur donne un nom.

         La Reine Adwa s’approcha de la vieille femme, tandis que le reste de sa troupe restait respectueusement en arrière.

         - Nous avons un homme à te présenter, Vénérée. Il s’appelle Adonis et il est le dernier descendant du Premier Empereur.

         - Et il est ton fils, chère Adwa.

         La reine eut un mouvement de recul. Son visage hautain se crispa. La vieille femme poursuivit.

         - N’essaye plus jamais de me cacher la vérité, chère Adwa. Tu sais pourtant que je peux sonder toutes les âmes.

         Pour la première fois, Adonis vit sa mère craindre quelqu’un. Adwa continua à reculer pour rejoindre le groupe des Amazones. La vieille femme fit alors un signe de la main à Adonis afin de l’inviter à s’approcher.

         Le jeune homme avança de quelques pas jusqu’à ce que le visage de la vieille femme lui apparaisse distinctement dans tous ses détails. Il comprit ce qui lui donnait cet air hagard. La sondeuse d’âmes était aveugle. Ses yeux blanchâtres boursouflés fixaient le vide, ayant perdu tout espoir d’apercevoir un jour quelque chose.

         - Assied-toi devant moi, Adonis, ordonna t-elle.

         Le jeune homme s’assit sur le dallage froid de la grotte et croisa ses jambes comme la vieille femme.

         - Donne-moi ta main droite.

         Il tendit machinalement sa main et n’eut que le temps de sentir une brûlure intense sur son index. La sondeuse de vérité avait légèrement entaillé le doigt à l’aide de l’une de ses bagues et avait recueilli une goutte de sang du jeune homme dans la paume de sa main.

         Les flammes alimentées par le soufre en combustion dansaient sur la surface de cette goutte, lui offrant un caractère vivant. Sans bouger un seul de ses membres, rien qu’avec la force de son esprit, la vieille femme obligea l’infime goutte de sang à se métamorphoser sous le regard admiratif d’Adonis.

         Tombée sur le sol, la goutte poussa comme une plante, guidée dans sa croissance par l’esprit de la sondeuse d’âme. Elle forma un arbre grandeur nature d’abord monochrome puis se pigmentant de marron au niveau du tronc et de vert sur chacune des feuilles. L’arbre à peine constitué se brouilla pour prendre l’apparence d’une pierre, noire comme celles de la pièce dans laquelle ils se trouvaient.

         Adonis influença de son mental pour modifier à son tour la forme de la goutte de sang. Il se souvenait avoir déjà vu Sappho accomplir pareil prodige. Il donnait des contours humains à ce qui n’avait été une simple goutte de sang. La Reine Adwa montra un visage rempli de terreur. Elle venait de se trouver face à sa propre image en trois dimensions, une image jumelle capable de marcher et de parler selon les désirs d’Adonis.

         La sondeuse d’âmes reprit le contrôle de la goutte de sang et fit disparaître le double de la Reine. Elle expliqua.

         - Seuls quelques descendants d’Etran ont ce fabuleux pouvoir de constituer des objets à l’aide d’une simple goutte de leur sang. Selon les sept filles du Premier Empereur, l’Ard’na devra nécessairement être doté de ce don.

         - Cela veut-il dire qu’Adonis serait bien l’Elu ?

         - Cela ne suffit pas. Je dois encore partir à la recherche de son âme.

         Une lumière s’échappa alors de la bouche de la vieille femme et pénétra dans celle d’Adonis l’instant d’un éclair de seconde. Le corps du jeune homme tremblait comme s’il était possédé par des démons.

         La sondeuse d’âmes tentait de s’emparer de son esprit tandis qu’il s’opposait de toutes ses forces à cette intrusion. Peine perdue. La vieille femme parvenait à percer toutes les défenses de l’âme d’Adonis et circulait trop vite pour qu’il puisse la rejoindre.

         Elle venait d’entrer dans la partie de l’esprit d’Adonis qui renfermait son vécu. Elle y lisait toute son enfance, ses années d’études sur Okara, ses aventures aux côtés d’Eden. La sondeuse d’âmes eut ensuite connaissance de la fusion des esprits des deux garçons. Cet événement attira l’attention de la vieille femme qui s’éternisait dans les détails. Elle voulait connaître toutes les étapes de cette fusion.

         Adonis profita de cette interruption dans l’intrusion pour essayer de la chasser de son esprit. Il avait réussi à la localiser alors qu’elle décryptait l’instant au cours duquel les ectoplasmes des deux garçons étaient montés en vrille dans les airs pour fusionner.

         Adonis se concentra suffisamment pour brouiller les perceptions de la vieille femme, mais ce ne fut pas suffisant pour chasser l’esprit intrus qui sondait ses pensées les plus secrètes. L’esprit de la vieille femme se dégagea aisément et entra dans la composante infinie de l’esprit d’Adonis.

         Le corps du jeune homme répercutait la défaite de son âme. Envahi au plus profond de lui-même, il tremblait de fièvre. Des gouttelettes de sueur couvraient son front, de la bave coulait entre ses lèvres fermées.

         La vieille femme ouvrit la porte du rouge sans aucune difficulté. Elle partait à l’assaut des mystères d’Etran. L’orange ne lui offrit pas plus de résistance. Adonis sentit qu’elle s’aventurait au coeur de son âme dans des contrées qu’il n’osait même pas lui-même investir. Elle traversa le jaune puis le vert, accéléra d’impatience dans le bleu avant d’affronter la porte du violet.

         Adonis n’avait qu’une seule fois entr’aperçu ce que décelait le violet lors de sa fusion avec Eden. Le peu de ce qu’il avait vu derrière le rideau violet avait noyé son âme dans des limbes exaltants.

         La sondeuse d’âme voulait voir ce qu’Adonis lui-même n’avait jamais osé découvrir : le Mystère d’Etran. Elle traversa l’écran violet, obligeant l’âme d’Adonis à plonger avec elle dans l’inconnu.

         La sondeuse d’âme s’était montrée trop téméraire. Son âme fut entraînée dans un tourbillon de sensation sans fin. C’était désormais son corps qui tremblait d’une violente fièvre, l’entraînant dans un coma proche de la mort. Elle essaya de se dégager de l’emprise de l’âme d’Adonis, mais accéléra au contraire sa chute dans ce trou violet sans début ni fin.

         Elle craignait l’instant où toute remontée dans son corps deviendrait impossible, l’instant de sa mort. Adonis, quant à lui, se mouvait sans difficulté au coeur des secrets d’Etran et il repoussa aisément hors de son esprit l’âme de la vieille femme qui avait osé s’aventurer trop loin.

         La sondeuse d’âmes reprit connaissance lorsqu’elle réintégra son corps.

         - Il est l’Elu, s’écria t-elle.

         Adonis reprit ses esprits à cet instant. Désormais il savait qu’il était bien l’Elu d’Etran et il savait pourquoi. Une phrase lui vint à l’esprit.

         Un seul esprit pour toute l’humanité.

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Published by Eloïs LOM
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