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  • : Présentation et publication intégrale de mon ouvrage de science-fiction appelé le Mensékhar
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27 juin 2013 4 27 /06 /juin /2013 10:21

         Le casque que les savants avaient posé sur la tête d’Eden fourmillait de milliers d’éclairs bleus. Les informations entraient en masse dans son cerveau vidé de son esprit sous le regard admiratif de la Doyenne.

         Syris toussa. Son corps l’abandonnait, il lui semblait qu’il s’effritait comme une pierre trop malléable. Seul l’espoir lui avait permis de survivre afin qu’elle puisse contempler l’instant de sa renaissance. Elle concrétisait enfin tous ses rêves et était désormais prête à mourir pour revivre dans le corps du jeune garçon.

         Un soubresaut agita son corps, suivi de spasmes réguliers de plus en plus violents.  Une violente douleur barra sa poitrine gauche. Son coeur qu’elle s’était toujours refusée à faire  changer au moyen d’une transplantation et qui l’avait accompagné fidèlement depuis cent vingt-trois ans allait l’abandonner. Cela n’avait plus aucune importance. Son esprit envahissait tous les neurones du cerveau d’Eden et allait enfin lui assurer l’éternité.

         La Doyenne s’affaissa au fond du fauteuil. Son corps menu, avachi par la vieillesse, disparaissait comme s’il était avalé par le siège. Elle grimaça de douleur lorsqu’un deuxième coup au coeur lui provoqua une nausée suivie d’étourdissements. Sa pompe cardiaque venait d’arrêter d’irriguer son sang et, privée d’oxygène, elle étouffait.

         Lorsqu’ils entendirent les râles poussés par leur maîtresse, les savants se précipitèrent à son chevet. La vieille femme se tordit une dernière fois de convulsions, puis agonisa dans un soupir plaintif. Elle gisait calfeutrée dans son immense fauteuil. Celle qui avait présidé aux destinées des savants semblait être extrêmement petite et ridicule dans sa trop grande chaise pour son corps amoindri. Sa bouche légèrement ouverte recherchait vainement un peu de l’air qui lui avait manqué. Ses yeux rouges comme le sang étaient enfoncés dans leurs orbites et projetaient un regard vidé de toute énergie.

         Les savants se tournèrent immédiatement en direction du lit sur lequel reposait le corps d’Eden, leur dernier espoir. La Doyenne dirigeait l’Apanama depuis plus de quatre-vingts ans et était comme une mère pour tous les savants. Privés de sa présence et de son intelligence, ils se sentaient comme orphelins. Ils espéraient que le transfert se déroulerait convenablement. La machine de Syris avait fait ses preuves quand il s’agissait de transférer les informations contenues dans un cerveau sur un prisme laser, mais ils n’avaient encore jamais essayé de projeter les données ainsi prélevées dans un cerveau étranger. Un risque de rejet n’était pas exclu.

         Les rayons bleus s’activaient tout autour de la tête d’Eden. Le cerveau endormi du jeune homme ne semblait pas s’opposer à l’intrusion forcée de l’esprit de la Doyenne. Le transfert se passait normalement.

         Syris se réveilla dans un nuage cotonneux. Tout était blanc et flou autour d’elle. Elle n’avait plus aucune notion d’espace ni de temps. Elle ne savait plus ni qui elle était ni où elle se trouvait. Elle savait seulement qu’elle existait. Cette amnésie l’angoissa. C’était comme si elle avait été jetée dans un univers inconnu et froid après avoir été dépouillée de sa mémoire.

         Les données contenues dans le prisme laser se bousculaient dans le cerveau d’Eden. Les savants pouvaient contrôler la bonne réalisation de l’opération grâce à plusieurs sphères holographiques qui diffusaient les images de la mémoire de Syris au fur et à mesure qu’elles étaient transférées dans le cerveau d’Eden.

         La sphère diffusait à présent les dernières images de la Doyenne, juste avant le transfert de sa mémoire dans le prisme laser. La vieille femme s’allongeait sur le lit du Djed puis s’endormait paisiblement. Les savants revoyaient ensuite l’arrivée d’Eden sur Okara, enfermé dans son caisson.

         Un premier élément de mémoire arriva dans le cerveau d’Eden. En une fraction de seconde, la Doyenne se rappela son prénom. Elle ne savait rien d’autre, mais elle venait d’apprendre qu’elle s’appelait Syris. Ce premier élément la rassura. D’autres données arrivaient en masse pour l’informer sur sa propre personnalité.

         Elle se revoyait dans son corps usé, encapsulé dans sa bulle de verre. Cette vision lui fit peur. Elle avait l’impression de se voir pour la première fois. Les informations qui affluaient lui révélaient maintenant qu’elle avait connu cent vingt-trois printemps et qu’elle était la Doyenne de l’Université.

         Les informations communiquées remontaient le temps. Les événements défilaient à l’envers, du plus récent au plus ancien. Le souvenir du projet Djed lui revint en mémoire. Elle se souvenait de s’être allongée sur un lit et de s’y être endormie tandis que son cerveau était copié sur un prisme laser.

         Sa mémoire restituée était de plus en plus précise. Elle appréhendait les derniers moments de son existence, enfermée dans une bulle de verre. Elle se rappelait qu’elle avait beaucoup souffert de sa déchéance, qu’elle n’avait jamais accepté de vieillir et que la mort lui était inacceptable. Syris devait probablement son extraordinaire longévité à sa rage de vivre. Elle ne s’était jamais résignée à disparaître comme les milliards d’êtres humains qui l’avaient précédée.

         Les informations véhiculées dans le cerveau d’Eden lui apprenaient qu’elle était dotée d’une intelligence hors du commun. Elle se souvenait d’être parvenue à tromper le brillant Adonis en simulant la mort d’Eden. Pour avoir été capable d’une telle prouesse, songea t-elle, c’était qu’elle devait assurément posséder un brillant esprit.

         Les savants partageaient le même point de vue que leur maîtresse. Les images de la sphère holographique leur rappelaient que la Doyenne de l’Université était toujours parvenue à tromper ses plus grands ennemis. Sappho et Irz’gune n’avaient pas manifesté le moindre doute en apprenant la mort présumée d’Eden. Les assurances d’Adonis qui avait cru voir son frère mourir devant lui les avaient définitivement convaincus.

         Syris se remémorait l’infernale course poursuite sur Phylis, les intrigues sur Gayanès et la mort de l’Empereur Sheshonq qui avaient assuré la victoire d’Oued et de Sappho sur les Blancs. La Doyenne se réjouissait car cette victoire du camp adverse n’avait été que temporaire. Syris s’était immédiatement retournée contre les Immortels pour assurer le pouvoir aux savants.

         Mais très loin de ces rêves anticipés, sa mémoire l’entraînait pour l’instant irrésistiblement vers son passé. Toutes les années qu’elle avait passées à la tête de l’Apanama défilaient devant elle. Elle les avait toutes consacrées à un objectif unique : le projet Djed.

         Elle revoyait le jour béni où elle avait découvert tous les secrets du cerveau humain. Elle avait trouvé l’invention qui lui permettait de domestiquer les neurones afin de les obliger à transmettre les informations qu’ils détenaient. Le principe était fort simple. Il suffisait d’exciter les neurones par d’infimes impulsions électriques. La réalisation était plus difficile à mettre en oeuvre. Les impulsions devaient être suffisamment fortes pour stimuler les neurones sans pour autant les endommager. Il fallait ensuite encore trouver le moyen de transformer les informations prélevées afin de les conserver sur un prisme laser.

         Le projet Djed lui avait ouvert des voies infinies. Non seulement il lui accordait la possibilité de devenir immortelle, mais il lui permettait également de contourner les défenses de la dynastie d’Etran.

         Les journées passées dans le laboratoire à rechercher le secret du Djed s’écoulaient dans la monotonie. Plus les expériences de la Doyenne remontaient le temps, plus celle-ci rajeunissait. Syris n’avait jamais été belle. A soixante ans, elle ressemblait déjà à la Syris des derniers temps, quelques rides en moins.

         De sa longue vie, la Doyenne n’avait que des souvenirs de victoires. Elle se souvenait quand, à trente-sept ans, elle avait succédé à son père à la tête des savants. Elle avait alors créé un précédent. C’était la première fois qu’une femme prenait en main les rênes de l’Apanama.

         Elle avait dû consentir beaucoup de sacrifices pour réaliser ses ambitions. Fille unique de l’un des plus grands savants de l’Apanama, son père avait rapidement remarqué ses prédispositions précoces. Il rêvait de faire de sa fille l’un des plus grands génies de l’univers. Malheureusement, les études supérieures étaient interdites aux femmes.

         Le père de Syris était prêt à tout pour assurer l’entrée de sa fille au sein de l’Elakil. Aussi avait-il déclaré, lorsque sa femme était morte des suites de couches, qu’elle venait de lui donner un fils.

         Syris avait passé toute sa jeunesse à se déguiser en garçon. Elle avait accepté de se travestir avant tout pour faire plaisir à son père qu’elle aimait tant et avait ainsi pu poursuivre de brillantes études. Elle était longtemps restée major de l’Elakil avant d’être récemment détrônée par Adonis.

         Syris avait souffert de l’injustice depuis son plus jeune âge. L’injustice de devoir se faire passer pour un garçon afin d’avoir accès aux grandes connaissances de l’univers. L’injustice de ne pas pouvoir dominer politiquement l’univers alors qu’elle était la plus intelligente. A sa place, régnait une dynastie qu’elle jugeait décadente.

         L’Apanama avait ouvert ses portes à un garçon puis s’était donnée à une femme. Une fois qu’elle eut terminé ses études, Syris fut sollicitée par les savants pour succéder à son père subitement décédé. Elle accepta de diriger les savants puis leur révéla qu’elle était en réalité une fille. Des protestations s’élevèrent, mais ses ennemis se firent une raison. Il était dans la tradition de l’Apanama de choisir le meilleur pour gouverner. L’intelligence de Syris avait éclipsé le fait qu’elle fut une femme.

         L’enfance.

         Syris se remémorait ces instants privilégiés où elle avait été choyée par son père. Il lui avait tout appris et avait forgé pour sa fille des projets grandioses. Conscient de son exceptionnelle intelligence, il avait espéré qu’elle pourrait concrétiser les ambitions qu’il n’avait jamais pu réaliser. Il considérait qu’il n’existait pas le moindre obstacle qui puisse arrêter la détermination de sa fille.

         Syris visualisait maintenant sa propre naissance. Elle s’entendit crier, lorsque sortant du ventre de sa mère, elle avait été confrontée à la froidure de l’air ambiant. Sa venue au monde avait été tragique. Sa mère était décédée deux jours après sa naissance. Plus terrible encore : elle était née albinos. Les Sphinx l’avaient nommée Syris et ne lui accordaient pas un brillant destin. Pour eux elle était « l’instrument. » L’instrument de qui ou de quoi, elle n’en avait pas la moindre idée.

         La naissance d’un albinos était signe de mauvais présage. Pour les superstitieux, elle était censée apporter le malheur et ils en voulaient pour preuve la mort de sa mère, deux jours après sa naissance.

         La mémoire de Syris était désormais complète, du début à la fin de ses cent vingt-trois longues années de vie. Toute sa personnalité et l’histoire de son vécu étaient réunis dans un nouveau corps plus jeune. Le transfert terminé, le casque posé sur la tête d’Eden s’éteignit. La Doyenne sentit qu’elle se réveillait progressivement. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, des dizaines de savants se penchèrent sur elle et l’observèrent avec curiosité.

         Syris regarda sa main droite. Elle bougea les doigts de cette main à la peau jeune et fine ; c’était sa main. Elle retrouva ensuite les sensations dans ses jambes, puis dans le reste de son corps.

         Les savants se pressaient autour d’elle, mais aucun d’eux n’osait lui poser la question qui pourtant les hantait. Ils voulaient savoir s’ils avaient Eden devant eux où Syris leur maîtresse réincarnée, mais ils redoutaient inconsciemment un échec de l’expérience.

         Syris palpa son visage. Sa peau n’était plus sèche et craquelée, mais tendre et ferme comme une peau de pêche. Ses derniers doutes s’évanouirent lorsqu’elle aperçut son image dans une glace. Elle vivait dans le corps d’un adolescent de dix-huit ans, de stature noble et racé.

         La Doyenne mit fin au suspense et rassura ses acolytes.

         - Nous avons gagné notre pari. Vous n’avez plus devant vous le Proèdre Eden, mais Syris, la future impératrice de l’univers.

         Un vieux savant montra son scepticisme.

         - Qu’est-ce qui nous prouve que tu es Syris et que ce n’est pas le Proèdre Eden qui essaye de se faire passer pour toi ?

         - Ce n’est pas bien difficile. Le Proèdre ignorait que j’étais la seule personne à avoir mis au point le projet Djed.

         Cette réponse satisfaisait les savants. Malgré l’apparence d’Eden, la personne qui s’adressait à eux leur était étrangement familière. Instinctivement, ils avaient reconnu la Doyenne.

         Syris s’approcha de son ancienne dépouille. Elle avait en horreur cette vieille femme décharnée avec laquelle elle avait partagé une longue existence. Il était temps pour elle de tourner la page et de s’apprêter à vivre une autre vie.

         - Débarrassez-moi de cette dépouille, ordonna t-elle aux savants.

         Un seul homme suffisait pour transporter le cadavre pratiquement momifié. Syris quitta la salle du Djed après avoir adapté le lecteur optique aux caractéristiques de l’oeil du Proèdre. Elle conservait ainsi l’exclusivité de l’accès au laboratoire. Elle regagna ensuite ses appartements privés, escortée de ses sbires.

         Elle tenait conseil auprès de ses troupes, lorsqu’un messager pénétra dans la pièce et leur annonça la nouvelle tout excité.

         - Nous venons d’avoir de graves nouvelles en provenance de Gayanès. L’Impératrice Sappho est décédée.

         Syris n’en espérait pas temps. La mort de l’Impératrice lui laissait le champ libre pour se faire sacrer sur Iadès. A condition bien sûr qu’elle arrive avant Adonis. Elle mobilisa ses troupes sans plus attendre.

         - Les événements tournent à notre faveur. Nous allons partir sur-le-champ pour Iadès. J’affronterai les protonyx et j’assoirai mon autorité sur l’univers.

         L’Apanama résonna des bruits de départ. Tous les savants sans exception s’apprêtaient à partir pour Iadès afin d’assister au sacre de leur maîtresse.

         Depuis des milliers d’années, ils n’osaient plus l’espérer. L’Apanama allait enfin prendre le contrôle de l’univers et supplanter la dynastie d’Etran.

 

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Published by Eloïs LOM
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