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  • : Présentation et publication intégrale de mon ouvrage de science-fiction appelé le Mensékhar
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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 21:33

 

         Gayanès les narguait derrière le grand hublot de la cabine du vaisseau impérial. La reine des planètes de l’univers couverte d’un mince filet de nuages blancs leur laissait découvrir son unique océan bleu et ses chaînes de montagnes formant un arc de cercle autour de la Cité Interdite qui, vu de l’espace, ne représentait qu’un minuscule point.

         Oued avait le sentiment d’être enfin arrivé à destination après le long périple qui l’avait emmené à travers l’univers. Le Commandeur n’avait pas cessé de suivre les traces de l’Impératrice depuis qu’il avait quitté Phylis. Il était finalement passé sur la Planète-Mère, où Irz’gune lui avait annoncé le retour de Sappho sur Gayanès. Epuisé, il avait décidé de passer la nuit sur la planète des sages. Il avait alors appris le décès d’Eden et la rupture entre Sappho et Adonis.

         Cette dernière nouvelle le comblait d’aise. Il lui tardait de revoir l’Impératrice en mal d’amour qui, il en était persuadé, ne pourrait plus lui résister. Le pressant tendrement dans ses bras, Elia savourait ses derniers instants à passer auprès du Commandeur. Elle ne se faisait plus guère d’illusion quant aux chances de survie de sa liaison avec le Commandeur et semblait accepter son sort avec philosophie. Elle s’extasiait bêtement devant la vue de Gayanès.

         - Cette planète est vraiment la plus belle de l’univers.

         Oued ne savait pas si elle vénérait ainsi la première planète de l’Empire ou si elle manquait vraiment de goût. Vu de l’espace, Gayanès était extrêmement fade, sans aucune couleur dominante et dépourvue de la moindre touche d’originalité. Oued lui préférait cent fois le bleu délicat de la Planète-Mère ou encore le gris en perpétuel mouvement des nuages de Phylis.

         Ils quittèrent le poste de commandement du vaisseau impérial pour embarquer dans une navette qui les déposerait sur la planète impériale. Dès qu’ils furent montés à bord de l’appareil et eurent redressé la cabine de pilotage, le sas du spaciodrome du vaisseau impérial s’ouvrit. La navette releva ses ailes et prit son envol.

         Le vaisseau libéré dans l’espace pénétra dans l’atmosphère de Gayanès et se dirigea directement sur le petit point qui localisait la Cité Interdite. Oued était comme hypnotisé par ce point qui grossissait au fur et à mesure de leur approche vers le sol. Le point devint un cercle de plus en plus important. A l’intérieur de ce cercle, on pouvait voir de petits rectangles représentants les différents palais de la Cité Interdite.

         La navette amorça sa descente en direction du spaciodrome réservé aux grands personnages de l’Empire. En survolant la Cité Interdite, l’appareil passa au-dessus du palais de Sappho. Oued ne reconnut pas le palais de l’Impératrice. Elle avait encore dû en changer la forme car il ressemblait vu du ciel à un gros gâteau mal cuit qui s’était effondré sur lui-même.

         Oued déclencha la procédure d’ouverture des portes dès leur arrivée au sol. La passerelle de la navette s’abaissa pour leur laisser découvrir Gayanès. Le soleil était à son zénith dans le ciel et éblouissait leurs yeux non habitués à la lumière naturelle. Les rayons de l’astre faisaient briller la carlingue blanche d’une navette stationnée à quelques pas de la leur. Oued mit sa main en visière au-dessus de ses yeux pour reconnaître la navette personnelle de Sappho.

         Cette confirmation indirecte de la présence de l’Impératrice sur Gayanès le réconforta. Il craignait inconsciemment d’apprendre qu’elle était repartie vers une autre planète de l’Empire. Après avoir poursuivi successivement Adonis, Syris et Sappho, il n’était pas mécontent d’être enfin arrivé au terme de son long périple.

         Elia courait comme une folle en direction du palais de l’Impératrice. Ses longs cheveux bruns réfléchissaient le soleil ce qui leur donnait des reflets dorés. Oued était épuisé par la chaleur et économisait ses forces. Il marchait très doucement et veillait à ne pas trop s’avancer en dehors de l’ombre rafraîchissante des arbres du jardin.

         Le palais de Sappho apparut derrière un arbre à un détour du sentier. Oued en l’apercevant eut un bref coup au coeur. La demeure autrefois magnifique était pitoyable. Les murs qui se dressaient fièrement avaient fondu comme de la cire pour finir en un amas informel à peine de la hauteur d’un homme.

         Quelles pouvaient bien être les causes de ce sinistre ? Le feu n’était pas en cause puisqu’il n’y avait pas la moindre trace de calcination. L’origine de ce désastre parut invraisemblable à Oued.

         Il entra dans les ruines. Les étages avaient disparu comme s’ils s’étaient évaporés. Seules les bases du rez-de-chaussée étaient encore un peu reconnaissables, mais une partie avait aussi dû mystérieusement disparaître. Les coulées ci et là étaient impressionnantes, mais étaient loin de représenter la totalité de la masse du bâtiment. Les restes qui en subsistaient étaient insignifiants, comparés à la taille habituelle de la demeure.

         Oued reconnut les restes de l’escalier du grand hall. Il s’élevait dans le vide sur quatre marches à moitié fondues. Le Commandeur entra dans une pièce dont les meubles avaient été réduits à des taches cireuses sur le sol. Il semblait à Oued que le bâtiment avait fondu comme une bougie en consommant une grande partie de sa matière. Mais il n’y avait pas d’odeur de brûlé et pas la moindre trace témoignant d’un quelconque incendie.

         Des pleurs à la limite de l’hystérie provenaient de la partie arrière des ruines du palais, des cris perçants qui ne pouvaient être émis que par des femmes. Oued avança dans les ruines pour aller à leur rencontre. Les salles qu’il traversait se suivaient et se ressemblaient, témoignant toutes de la même catastrophe.

         Des femmes étaient rassemblées dans une partie particulièrement sinistrée dans laquelle les murs avaient pratiquement disparu ou s’élevaient au mieux jusqu’à hauteur de genou. Elia était déjà parmi elles, essayant de consoler ses anciennes compagnes. Dès qu’elles aperçurent Oued, elles se jetèrent pratiquement toutes sur lui. L’une d’entre elles portant une coupe à la garçonne s’agrippait à la tunique du Commandeur.

         - Un drame est arrivé, Seigneur. Le palais s’est mis à trembler de tout son être, les murs entraient en éruption et devenaient incandescents. Nous avons tout juste eu le temps de quitter la demeure lorsque celle-ci s’est mise à fondre de toutes parts.

         - Elle s’appelle This, expliqua Elia. Elle est la dernière personne à avoir parlé à l’Impératrice.

         - Où est Sappho ? S’inquiéta Oued.

         La garçonne poursuivit son récit.

         - Nous craignons qu’il ne soit arrivé un grand malheur. Lors de son arrivée hier matin, la Maîtresse était extrêmement contrariée. Elle m’a dit qu’elle souhaitait se reposer, puis a quitté le palais en courant.

         Une autre Mignonne s’était avancée.

         - Peu de temps après le départ de l’Impératrice, la demeure s’est mise à trembler.

         - Nous devons la retrouver, décida Oued. Dans quelle direction est-elle partie?

         - Je l’ai aperçue  par une fenêtre, avoua une courtisane. Elle courait en direction du bâtiment du Grand Conseil.

         Oued sortit des ruines du palais pour marcher à travers les arbres du jardin dans la direction indiquée par la jeune femme. Elia et les autres courtisanes se pressaient à sa suite. Rassurées qu’un homme prenne la situation en main, elles avaient séché leurs larmes et récupéré un peu de leur calme.

         Le Commandeur avait été alarmé par les déclarations des courtisanes. Il ne comprenait pas pourquoi elles n’avaient pas essayé de retrouver leur Maîtresse après la destruction du palais. Peut-être avaient-elles inconsciemment redouté le pire ? Elles s’étaient alors contentées d’attendre toute la nuit en gémissant dans les ruines.

         La Princesse n’aurait pas apprécié la réaction de ses Mignonnes. Elle qui n’était que force, courage et détermination, méprisait l’indolence. Toutes ces femmes, songea Oued, étaient incapables de vivre sans leur maîtresse.

         L’ombre du bâtiment du Grand Conseil se profilait sur la pelouse qui entourait l’édifice. Des centaines de pastilles parsemées dans le gazon attendaient, prêtes à transporter au sommet du bâtiment quiconque le désirerait.

         Un voile blanc reposait à l’ombre sur le gazon entre deux pastilles. Oued alerté par cet indice s’avança dans la direction du morceau de tissus. Plus il s’approchait, plus il distinguait l’objet. Il s’agissait en réalité d’une robe d’une blancheur impeccable qui enveloppait très légèrement un corps à la peau rosée.

         Sappho gisait allongée sur le dos dans l’herbe verte. Sa tête était repoussée en arrière, ses yeux grand ouverts fixaient inlassablement le ciel bleu. Son regard était beaucoup trop vide et figé pour laisser supposer qu’elle se reposait simplement. La bouche légèrement ouverte semblait vouloir émettre une dernière parole.

         Oued et les courtisanes qui le suivaient n’avaient plus le moindre doute sur le sort de l’Impératrice. Ils marchaient dans un silence respectueux sur la pelouse pour aller à la rencontre de leur amie.

         Arrivé sur place, Oued se pencha sur le corps de Sappho et tâta le pouls en retournant le bras droit qui avait été légèrement replié sur la poitrine. Le bref examen confirma ce qu’il savait déjà. La vie avait définitivement quitté ce corps de grâce.

         Il se pencha pour embrasser l’Impératrice sur la bouche. Les lèvres de Sappho, fraîchies par la rosée du matin, lui firent l’effet d’une boisson désaltérante. Il ferma avec sa main les yeux gris clair, autrefois si joyeux, aujourd’hui embués d’une infinie tristesse.

         Plus personne n’espérait encore voir bouger le splendide corps de l’Impératrice. Les courtisanes, passé l’instant de choc, poussèrent des cris de douleur et s’agenouillèrent dans la pelouse autour du corps de leur maîtresse. Oued prit le corps de l’Impératrice dans ses bras. Elle lui sembla extrêmement légère.

         - Le sort t’a arrachée à la vie trop tôt, ma douce Sappho, murmura t-il. Je te construirai un mausolée digne de toi. Ton corps y sera conservé et toutes les populations de l’Empire pourront venir t’y admirer.

         Oued marcha solennellement en direction du palais avec l’Impératrice dans ses bras. Les courtisanes suivirent le mouvement avec Elia à leur tête. Une question préoccupa particulièrement la jeune fille. Elle la jugea assez importante pour la formuler ouvertement au Commandeur.

         - Qui nous sauvera maintenant des protonyx ?

         Oued n’avait pas encore songé à cet aspect. De la dynastie d’Etran, il ne subsistait plus qu’Adonis. Oued tenait le jeune homme pour personnellement responsable de la mort de sa bien-aimée, mais il ne se sentait pas capable de sacrifier tout l’univers pour assouvir sa vengeance.

         - Adonis montera sur le trône, assura t-il.

         - Mais Adonis est retourné sur la Planète-Mère, s’inquiéta Elia.

         - J’enverrai le vaisseau impérial pour aller le chercher. Mais chaque chose en son temps. Nous devons vivre notre deuil pour l’instant.

         Ils s’approchèrent des ruines du palais.

         - Je ne veux pas que le corps de Sappho soit souillé, fit-il à Elia. Va auprès de mes hommes afin qu’ils me ramènent un sarcophage.

         La jeune fille courut exécuter sa mission. Oued l’attendait en compagnie des autres courtisanes devant les ruines du palais. Le corps lui semblait être de plus en plus lourd et pesait sur ses bras. Elia mettait beaucoup de temps à revenir, mais le Commandeur se jura de tenir bon.

         Elia revint avec quatre Immortels occupés à tirer un lourd caisson ressemblant un peu à celui qui avait recueilli le corps d’Eden. Ces caissons servaient en général à conserver les corps durant un voyage spatial afin qu’ils ne s’abîment pas.

         Oued destinait celui-ci à accueillir le corps de Sappho pour le conserver éternellement. Il déposa soigneusement la dépouille de l’Impératrice dans cette boite métallique au couvercle arrondi et vitré.

         Les courtisanes qui n’avaient pas été trop abattues par le drame revêtirent l’Impératrice d’une belle robe de cérémonie et coiffèrent ses cheveux aux reflets cuivrés. Lorsque le corps fut définitivement préparé, un Immortel l’aspergea d’un gaz destiné à le vitrifier afin d’en assurer la conservation.

         Le couvercle du caisson fut rabaissé. Derrière le couvercle de verre, le visage de l’Impératrice était détendu, elle semblait dormir. Elle était figée dans sa précieuse beauté pour l’éternité. Le temps qui n’avait pas encore mis en oeuvre ses ravages du vivant de Sappho ne pourrait même plus l’attaquer après sa mort. Le gaz vaporisé protégeait le corps comme une enveloppe transparente. Il avait pénétré dans les tissus organiques, les préservant de la décomposition.

         Oued s’adressa aux premiers Immortels qui se bousculaient autour du caisson afin d’apercevoir une dernière fois leur Impératrice.

         - Je ferai construire un mausolée d’or et d’ivoire à l’emplacement de ce palais pour accueillir la dépouille de notre regrettée Impératrice. La conservation de ce tombeau et son entretien sera assuré par des femmes. Elles devront vivre dans ce mausolée et faire vœu de chasteté.

         La garçonne sortit des rangs des Mignonnes de Sappho et s’approcha devant Oued pour lui parler.

         - Je n’ai pas connu très longtemps l’Impératrice, mais je souhaite lui rester fidèle toute ma vie.

         Cette promesse fortifia Oued dans ses projets.

         - Ton abnégation t’honore, This. Tu seras la grande prêtresse du mausolée de Sappho et tu recruteras tes suivantes.

         Les Mignonnes inspirées par l’exemple de This souhaitaient toutes à leur tour faire partie du personnel du mausolée. Oued encouragea leur ardeur.

         - Il y aura de la place pour toutes, mais je laisse à This le soin de vous recruter.

         Le Commandeur ne s’était pas trompé lors de son appréciation sur les Mignonnes de l’Impératrice. Elles étaient incapables d’envisager leur existence sans la présence de leur maîtresse. Même morte, Sappho constituait encore le centre de la vie de ces jeunes filles. Elles seraient assurément les meilleures gardiennes dont on puisse rêver pour préserver le mausolée.

         Oued donna des ordres brefs à ses troupes. Il s’adressa en particulier à l’Amiral des Immortels, son commandant en second.

         - Je veux que l’on utilise ce qu’il y a de plus beau pour construire un mausolée digne de Sappho. Je souhaite que les Immortels se chargent personnellement de la construction et que les travaux débutent le plus rapidement possible.

         - Je vais organiser le chantier, promit l’Amiral.

         Oued adressa un dernier regard à l’Impératrice enfermée dans son caisson. Elle était plus belle qu’elle ne l’avait jamais été.

         - Je vais regagner le vaisseau impérial le temps des travaux, expliqua t-il à ses hommes et aux Mignonnes de Sappho.

         Oued se détourna du palais en ruine et marcha seul en direction de sa navette. Le souvenir de l’Impératrice était omniprésent sur Gayanès. Il espérait qu’il pourrait plus aisément oublier son chagrin à bord du vaisseau amiral.

         Alors qu’il avançait tranquillement sur le sentier, Oued ouvrit sa main. Dans le creux de sa paume, brillait la bague de Sappho, celle qu’il lui avait offerte alors qu’ils étaient adolescents et qu’il avait dérobé en guise de souvenir avant que le corps ne soit cristallisé.

 

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Published by Eloïs LOM
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