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  • : Présentation et publication intégrale de mon ouvrage de science-fiction appelé le Mensékhar
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27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 09:53

 

         La femme au corps de rêve s’approcha du vieil homme assis sur le sentier.

         - As-tu des nouvelles d’Adonis ?

         - Non aucune.

         Sappho se pencha pour arracher quelques feuilles de fougère dont elle se fit un éventail végétal. Les cèdres ne la protégeaient plus contre l’implacable été de cette région continentale de la Planète-Mère. Au contraire, les arbres captaient la chaleur et la retenaient au sol. L’atmosphère dans toute la forêt était étouffante.

         Irz’gune, plongé dans une intense méditation, semblait être ailleurs. Son esprit était pourtant bien là, puisqu’il s’était rapidement recorporé à l’approche de l’Impératrice.

         La cohabitation avec Sappho devenait chaque jour un peu plus insupportable. L’Impératrice qui s’ennuyait sur la Planète-Mère, loin des fastes de sa cour de Gayanès, jouait les troubles fête. Elle ne quittait plus les sages, les harcelant de questions, venant troubler leurs réunions contemplatives.

         Irz’gune l’aurait volontiers renvoyée sur la planète impériale, mais il ne pouvait pas se le permettre. Il était aussi impatient d’obtenir des nouvelles d’Eden, qu’elle ne souhaitait en avoir d’Adonis. L’Impératrice qui contrôlait l’univers lui avait promis de préserver Eden; il se devait de la ménager.

         Pour cela, il devait satisfaire ses moindres caprices.

         - Cette chaleur est suffocante, si nous regagnions mon palais ?

         Irz’gune se releva et accompagna l’Impératrice sur le bout de route qui les séparait de la bibliothèque creusée dans le flanc de la montagne. Les branchages des arbres chauffés par le soleil exprimaient leur mécontentement par de petits crépitements. Le sentier poussiéreux descendait abruptement en direction de l’entrée de la bibliothèque. Sur la gauche, les tours élancées du palais de Sappho dépassaient la cime des cèdres pour toucher le ciel azuré.

         Ils étaient à mi-descente lorsqu’une navette s’interposa entre eux et le soleil. L’ombre plana sur leurs têtes un court instant dans un impeccable silence, puis dévala la pente pour se fixer devant l’entrée de la bibliothèque. L’ombre pratiquement rectangulaire se rétrécissait comme une peau de chagrin avec l’approche au sol de la navette. Cette dernière souleva un nuage de poussière de terre avant de se fixer définitivement à égale distance entre l’entrée du palais de Sappho et la porte de la bibliothèque creusée dans la montagne.

         Sappho ne tenait plus de joie, persuadée que cette navette ramenait Adonis de Phylis. Elle dévala le sentier en pente pour aller à la rencontre de son bien-aimé. Les ailes de la navette au repos se plièrent vers le sol. Une visière s’abaissa sur les vitres de la cabine de pilotage, donnant l’étrange impression que l’appareil fermait les yeux.

         La porte s’abaissa pour former une passerelle. La désillusion fut à la hauteur des espérances de l’Impératrice. Ce n’était pas Adonis qui descendait de la passerelle de l’appareil, mais cette affreuse vieille femme emprisonnée dans sa bulle de verre.

         Sappho arrêta sa course brutalement, laissant Irz’gune la rejoindre. Ils n’échangèrent pas un mot, mais partagèrent chacun la déception de l’autre. La Doyenne émit à leur intention un petit sourire narquois déformé par les parois sphériques de sa bulle de verre.

         L’Impératrice décida de faire bonne figure pour ne pas marquer son désenchantement. Cette vieille sorcière ne devait pas déceler sa faiblesse. Eclaircissant son doux visage par un sourire de félicité, elle s’avança en direction de l’aéronef. Ses sandales légères laissaient ses pieds s’imprégner de la poussière du sentier. La moindre pierre sous ses pas lui rappelait avec douleur la désillusion causée par l’apparition de Syris sur la passerelle de la navette alors qu’elle s’attendait à voir Adonis.

         La Doyenne avait descendu la passerelle et attendait l’Impératrice sur le sentier. Sappho s’approcha le plus près possible de la bulle de verre. Elle en était si proche qu’elle avait l’impression d’entendre le souffle graillonnant de la Doyenne qui haletait de l’autre côté de la paroi de verre. La bulle était pourtant totalement insonorisée.

         Syris brancha le micro qui lui permettait de communiquer avec l’extérieur. Sappho entendit réellement la lourde respiration de la Doyenne. Celle-ci étouffait pratiquement, chaque inspiration et expiration constituaient un perpétuel supplice pour ses poumons usés.

         Les visites de la Doyenne de l’Université sur la Planète-Mère n’étaient pas chose courante. Irz’gune qui s’était avancé pour prendre part à la conversation recherchait au fin fond de sa mémoire les souvenirs de la précédente visite de la vieille femme. Cela remontait à plus d’une soixantaine d’années, lors d’un colloque qui avait tenté en vain de rapprocher les sages et les savants. Ces derniers, déjà menés par Syris, s’intéressaient surtout à la décorporation et avaient souhaité savoir s’il était possible de sortir de son corps pour s’emparer de celui d’une autre personne. Les savants avaient été déçus d’apprendre que l’on ne pouvait pénétrer que dans des corps sans esprit, généralement morts. Les sages avaient été formels : il ne pouvait y avoir qu’un esprit par corps et un esprit dans un seul corps.

         Un seul individu avait fait exception : Etran. Le Premier Empereur avait découvert le don de la décorporation à l’infini lorsqu’il vivait parmi les sages. Doté d’un incroyable pouvoir de prescience, il leur avait confié que le phénomène ne se reproduirait que chez le second fils d’un de ses descendants, l’Antiproèdre. Les sages qui s’étaient brouillés avec Etran attendaient la réalisation de ce phénomène depuis des siècles.

         Sappho prit la parole la première.

         - Quelle surprise, chère Syris. Je te croyais sur Phylis à la recherche d’Adonis.

         - J’en reviens, expliqua la Doyenne. Je n’avais aucune raison de m’y attarder puisque j’y ai trouvé ce que j’étais venu chercher.

         Sappho laissa exploser sa joie.

         - Tu as retrouvé Adonis ? Où est-il ?

         Syris tourna son regard en direction du haut de la passerelle de la navette en guise de réponse. Sappho regarda machinalement dans la direction fixée par les yeux de la Doyenne et aperçut le jeune homme. Adonis, entouré par deux gardes, tenait fièrement le revers de sa tunique avec sa main gauche. Les ors de ses vêtements et l’éclat de ses boucles dorées brillaient sous le soleil, lui donnant la grâce et la beauté envoûtantes d’un Apollon. Le coeur de Sappho fondit.

         Quelque chose avait pourtant changé chez le jeune homme. L’Impératrice sentait cette différence sans toutefois pouvoir l’expliquer. Adonis avait gagné en maturité, sans avoir pour autant perdu son petit côté féminin d’adolescent.

         La Doyenne jugea le succès de sa petite mise en scène à la mine réjouie de l’Impératrice.

         - J’ai tenu ma promesse, Majesté. Tiendrez-vous la votre? Vous m’aviez promis votre reconnaissance éternelle.

         - Que désires-tu ?

         - Que vous confirmiez à tout jamais les privilèges de l’Université. Je vous ai préparé un texte.

         Un savant tendit à l’Impératrice un tube qui contenait un rouleau. Sappho le déroula et parcourut du regard les quelques lignes qui avaient été écrites sur l’une des faces du papier. L’Impératrice, si elle signait ce texte, s’engagerait à donner à Okara le statut de planète libre, l’exemptant à tout jamais d’impôts et interdisant son accès aux Immortels. Il n’y avait rien qu’elle puisse juger inacceptable. Sappho frappa le papier du sceau de la bague de son frère, bague aux caractéristiques uniques qui se transmettait d’empereur à empereur depuis Etran.

         Le savant récupéra le papier signé et le rangea dans son tube. A l’intérieur de sa bulle de verre, Syris salua bien bas l’Impératrice.

         - Je vous remercie, Majesté.

         Adonis, libéré par ses deux gardes du corps, descendit lentement la passerelle. Il était presque arrivé en bas, lorsque Irz’gune se permit de formuler une question à l’attention de la Doyenne.

         - Qu’est-il advenu d’Eden ?

         La voix du sage à l’énoncé du prénom du Proèdre s’était brisée d’angoisse. Irz’gune craignait d’obtenir une réponse tragique. La mine d’Adonis s’était obscurcie à l’évocation du nom d’Eden.

         La réponse de Syris brisa la plénitude qui régnait sur la Planète-Mère.

         - Le deuxième proèdre est mort pendant le voyage.

         - Il a été comme foudroyé lors de notre passage en hyperespace confirma Adonis.

         - Eden a dû être piqué par une mouche arouk, supputa Syris.

         Les mouches arouk vivaient dans les égouts et pondaient leurs oeufs sous le derme des animaux et plus rarement des hommes. Peu de temps avant leur éclosion, les oeufs émettaient des substances toxiques provoquant une mort par empoisonnement en quelques métaheures. Car les mouches arouk avaient ceci de particulier : leurs oeufs ne pouvaient se développer que dans de la chair vivante mais leurs larves ne se nourrissaient que de charogne.

         Sous le choc de la révélation, les épaules d’Irz’gune s’affaissèrent. Adonis dut retenir le sage qui, abandonné par ses jambes, menaça de tomber sur le sol. L’annonce de la mort de son neveu bouleversa Sappho. L’Impératrice détestait le jeune homme, mais il faisait partie de son quotidien depuis de nombreuses années.

         Syris manœuvra sa bulle de verre afin de remonter la passerelle de sa navette.

         - Je dois regagner Okara, expliqua t-elle.

         Les savants fermèrent la marche derrière la bulle. Lorsque le dernier homme disparut à l’intérieur du vaisseau, la passerelle fut relevée, fermant la porte. Les ailes se relevèrent tandis que l’appareil prenait de l’altitude. Dès qu’il eut dépassé les cimes des cèdres, il franchit les cieux à la vitesse d’un éclair.

         La Planète-Mère avait retrouvé son calme habituel. Adonis et Sappho portèrent à bout de bras Irz’gune encore sous le choc et le déposèrent à l’entrée de la bibliothèque, à l’ombre, auprès de ses confrères.

         - Laissez-moi seul, demanda-t-il.

         Adonis et Sappho respectèrent sa volonté. Ils le laissèrent assis sur une pierre devant la grotte et gagnèrent à pied le palais de l’Impératrice tout proche. La demeure de Sappho était beaucoup plus petite et moins exubérante que son palais de Gayanès. Quatre tours, une à chaque angle, délimitaient cette demeure parfaitement carrée. Des terrasses à colonnades agrémentaient le reste des façades du bâtiment.

         L’intérieur du palais ne comportait pas de pièces. Tout le bâtiment sur ces deux étages et sur toute sa longueur ne formait qu’une immense galerie; cette dernière s’ouvrait sur un jardin comme dans un cloître. La quasi-absence de meubles renforçait l’impression de grandeur. Il s’agissait à coup sûr d’une résidence d’été.

         Sappho invita Adonis à s’asseoir sur une banquette à ses côtés. L’Impératrice posa un baiser sur sa bouche qu’il refusa net. Elle ne se formalisa pas.

         - Je n’espérais plus te revoir, mon bien-aimé. Vois comme nous sommes faits pour nous entendre. J’avais tout de suite deviné que tu viendrais sur la Planète-Mère.

         Adonis ne se faisait pas d’illusions et il n’avait pas le coeur à céder au romantisme.

         - Syris m’a déposé sur la Planète-Mère parce que la Cité Interdite lui a appris que vous y séjourniez. Il n’y a rien d’extraordinaire à cela.

          L’Impératrice voyait que le jeune homme regardait avec attention le pendentif qu’elle portait à son cou.

         - Tu peux le reprendre, fit-elle.

         Adonis passa ses mains derrière la tête de Sappho pour dégrafer le bijou. Il lui échappa des mains et tomba dans le décolleté de l’Impératrice. Le Bijou narguait Adonis entre les deux seins. Le jeune homme tendit sa main droite et attrapa le pendentif avec une grande dextérité. Il avait à peine effleuré la peau de l’Impératrice que celle-ci l’avait déjà embaumé de tous ses effluves. La peau était douce et exaltait des senteurs sucrées.

         La poitrine constituait pour Adonis la partie la plus sensuelle du corps de l’Impératrice. Elle l’avait parfaitement mise en valeur. Assez découverte pour suggérer, mais un brin cachée pour susciter le mystère.

         Sappho renouvela son baiser. Le jeune homme laissa la langue fébrile caresser ses lèvres et envahir sa bouche entrouverte. Il était détendu et n’aurait jamais souhaité interrompre ce moment de plaisir. Pourtant, il referma sa bouche et repoussa le corps de l’Impératrice qui se pressait sur le sien.

         - Qu’y a-t-il ? S’étonna Sappho. Je ne suis pas désirable ?

         - Vous êtes très désirable, mais je ne vous aime pas.

         Cette sentence déchira le coeur de l’Impératrice et la brisa moralement. Elle avait la nausée comme si elle avait reçu un violent coup de poing dans le ventre. Elle soupira.

         - Mais je t’aime, moi. Je suis incapable d’envisager ma vie sans toi. N’es-tu pas bien quand tu es dans mes bras ?

         - Vos caresses sont douces comme le miel, mais je vous mentirais si je vous disais qu’elles m’inspirent de l’amour.

         L’impératrice s’enferma dans un profond mutisme.

         - J’aimerais que vous quittiez la Planète-Mère, reprit Adonis. Ce sera plus facile pour nous deux.

         - Qu’ai-je fait de mal ? Se lamenta Sappho.

         - Vous n’êtes pas en cause. Nous ne sommes pas fait l’un pour l’autre.

         - Tu parles pour toi. Tu m’as fait découvrir l’amour. Tu es la seule personne à qui je me sois pleinement donnée. Je donnerai ma vie pour toi.

         Adonis se renfrogna.

         - Je suis désolé. Je ne peux pas vous faire la même promesse.

         Le jeune homme s’était rendu compte qu’il faisait fausse route. Il n’aimait pas Sappho pour elle-même, il aimait la femme qu’elle représentait. Une fois qu’il l’avait possédée, il avait perdu tout enthousiasme à son égard.

         L’Impératrice semblait se faire une raison.

         - Je partirai pour Gayanès cette nuit.

         - Je vous souhaite une bonne route, fit simplement Adonis avant de quitter le palais.

         Alors qu’il remontait le sentier en direction de la grotte, il jeta un dernier coup d’oeil en arrière. Ce qu’il vit le surprit. Le palais fondait de toutes parts pour former un immense magma informe. Cette sorte de pâte tourbillonnait sur elle-même en se rétrécissant. Lorsqu’elle fut suffisamment petite, elle vola pour aller se loger dans le creux de la main de Sappho.

         La boule se contracta encore pour exploser en une fine gouttelette de sang. L’Impératrice aspira d’un coup de langue ce qui était encore un palais quelques minutes auparavant.

         Adonis, indifférent, continua à gravir le sentier pour rejoindre Irz’gune. Il marcha droit devant lui et ne se retourna même pas une dernière fois pour regarder en arrière.

 

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Published by Eloïs LOM
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