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  • : Présentation et publication intégrale de mon ouvrage de science-fiction appelé le Mensékhar
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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 16:52

 

         Le vieil homme traînait ses sandales sur le chemin de terre à travers les fougères et les arbres centenaires. Les étoiles disparaissaient dans le ciel rougi à l’horizon par le lever de soleil, la rosée du matin gouttait sur les feuilles de fougère. Le fond de l’air, frais pendant la nuit, se réchauffait sensiblement sous l’effet des premiers rayons bienfaisants du soleil du petit matin.

         Les cèdres étendaient leurs branches comme s’ils avaient voulu prendre les animaux de la forêt sous leur protection. Ils s’épanouissaient en dômes de verdure aux fins branchages couverts d’aiguilles.

         Le vieil homme inspira profondément afin d’inhaler les senteurs de la forêt. Les parfums de résine et de fougère emplissaient agréablement ses narines, lui insufflant un regain de vitalité. Malgré les événements tragiques qui bouleversaient l’Empire, il n’aurait quitté la tranquillité de sa planète pour rien au monde.

         Quelques brumes matinales, prémices d’une belle journée d’été, persistaient par endroits en de petits nuages opaques. Elles conféraient un aspect fantastique à la forêt silencieuse. La montagne abrupte se dressait comme un mur de pierres au-dessus des cimes des cèdres les plus imposants. Le rocher  se détachait sur un ciel aux nuances bleutées de plus en plus affirmées.

         Dans ces lieux propices à la mélancolie, Irz’gune se laissa envahir par des pensées tristes. Il avait sous-estimé les événements déclenchés par le meurtre de l’Empereur. Adonis et Eden avaient été pris de court et ils étaient désormais acculés sur Phylis. Poursuivis par la police de Wacé et bientôt par les Immortels, ils avaient peu de chances d’échapper à leurs poursuivants.

         Irz’gune en venait à se demander si Adonis avait la maturité nécessaire pour assumer sa mission. Le jeune homme portait peut-être sur ses épaules un poids trop lourd à assumer ? Le sage craignait de perdre Eden si celui-ci devait tomber entre les mains de Sappho ou de Syris.

         Une silhouette aux contours élancés émergea de la brume, au milieu du chemin, face à Irz’gune. L’ombre humaine restait immobile comme si elle attendait que le sage vienne à sa rencontre. Irz’gune intrigué accéléra le pas. Cette silhouette ne lui était pas familière. Sa stature hiératique ne correspondait pas à l’allure habituelle des sages.

         Plus il s’approchait, plus Irz’gune avait la conviction que la personne en face de lui avait des formes nettement féminines. La présence inattendue d’une femme sur la Planète-Mère l’intrigua.

         Il n’était plus qu’à quelques mètres de la mystérieuse inconnue qui n’était encore qu’une ombre dans la brume. Une brise légère porta un délicat parfum de noix aux narines d’Irz’gune, excitant son odorat.

         Une jambe sortit de la brume, puis une deuxième. Les mollets parfaitement effilés se fondaient en leur extrémité inférieure dans de fines chevilles.

         D’un brusque coup de vent, la brume s’évapora pour découvrir le reste du corps. Irz’gune reconnut immédiatement ce visage aux joues roses légèrement saillantes, cette bouche aux lèvres fermes, ces yeux gris brillant d’une vivacité extraordinaire.

         Sappho, superbe de grâce comme à son habitude, toisait le vieux sage. Elle était extrêmement fière de son effet de surprise. Irz’gune ne s’attendait pas du tout à croiser l’Impératrice de l’univers sur l’itinéraire de sa promenade quotidienne. Elle lui parla sur un ton doucereux.

         - C’est un grand plaisir de te revoir, cher Irz’gune.

         L’Impératrice n’avait pas l’habitude de déployer autant d’amabilités. La gentillesse qu’elle feignait d’adopter fit craindre le pire au vieux sage. Etait-elle venue en amie ou en vengeresse ? Avait-elle compris qu’Irz’gune l’avait mystifiée en envoyant Adonis auprès d’elle sur Gayanès ?

         Le sage s’agenouilla humblement devant la souveraine.

         - Je suis à votre service, Majesté.

         D’un geste de la main, Sappho invita Irz’gune à se relever et à la suivre.

         - Marchons un peu en direction de la montagne de la bibliothèque, suggéra t-elle. Nous pourrons en profiter pour discuter tranquillement.

         Pour préserver sa tranquillité, Irz’gune suivit l’Impératrice au bord du chemin. Il restait muet, attendant qu’elle amène la conversation au sujet qui devait suffisamment lui tenir à coeur pour l’avoir incitée à traverser les galaxies afin de venir rencontrer le sage sur la Planète-Mère. L’Impératrice n’était cependant pas disposée à entrer  immédiatement dans le vif du sujet.

         - Cette journée est magnifique, fit-elle en humant les senteurs des bois.

         Irz’gune n’apprécia pas le petit jeu auquel se livrait Sappho. Il essaya de l’obliger à dévoiler ses intentions.

         - Vous n’êtes pas venue sur la Planète-Mère dans le seul but de profiter du climat ?

         - Je suis venue ici en grande partie pour me reposer loin de l’atmosphère pesante de la Cour. Je m’ennuyais toute seule dans la Cité Interdite après le départ d’Oued.

         Irz’gune avait appris que le vaisseau impérial commandé par Oued était parti en direction de Phylis sur les traces d’Eden et d’Adonis. Le sage en avait alors conclu que Sappho qui se morfondait en l’absence d’Adonis devait aussi être du voyage. Quelle bonne raison avait donc bien pu la pousser à rester sur Gayanès plutôt que de partir à la recherche de son jeune amant ?

         - Vous n’avez pas accompagné Oued sur Phylis ?

         - Oued m’exaspère. Depuis mon sacre sur Iadès, il me relance sans cesse pour que je l’épouse.

         - Vous avez refusé ?

         - Ce serait difficile. J’ai prétexté ce petit voyage sur la Planète-Mère pour soi-disant réfléchir à sa proposition. Nous avons passé un nouveau pacte. Je ne l’épouserai que s’il retrouve Adonis.

         - Ce ne sera pas difficile. Adonis ne pourra pas leurrer très longtemps toute une armée d’Immortels.

         Sappho ne partageait pas le point de vue d’Irz’gune. Elle le lui fit comprendre en lui adressant un petit sourire énigmatique.

         - Adonis réussira à quitter Phylis, j’en suis convaincue. Il viendra alors se réfugier ici et je serai là pour l’accueillir.

         La présence de Sappho sur la Planète-Mère se justifiait ainsi. Elle espérait devancer tous ses ennemis en cueillant Eden et Adonis dès leur arrivée sur la planète des sages. Son pari était néanmoins très risqué et l’audace de Sappho méritait d’être relevée. Elle tentait de s’élever au-dessus de la mêlée qui allait se disputer sur Phylis.

         Irz’gune réfléchissait aux projets de Sappho tout en fixant son regard sur le sentier de terre pour ne pas buter sur l’une des pierres saillantes plantées ça et là. Si Adonis parvenait à quitter Phylis en compagnie d’Eden, il aurait assurément le réflexe de gagner la Planète-Mère, n’ayant pas d’attaches sur une seule autre planète. En voulant mettre ainsi mettre le Proèdre hors de danger, il le livrerait malgré lui entre les griffes de l’Impératrice.

         Les deux garçons n’avaient plus la moindre porte de sortie et Eden serait condamné s’il devait tomber entre les mains de Sappho. Irz’gune songea avertir Adonis du danger qu’il encourrait au moyen de la décorporation. Sappho particulièrement éclairée avait dû lire dans ses pensées.

         - Je suis également venue te voir cher Irz’gune, pour bien mettre les choses au clair. Je suis persuadée que tu es en mesure de communiquer avec Adonis. Par quel moyen, je n’en ai pas la moindre idée et cela n’a aucune importance. Quelque chose me fait également penser que tu t’intéresses particulièrement au sort d’Eden pour une raison qui m’est inconnue.

         Irz’gune savait maintenant à quoi s’en tenir. L’Impératrice avait deviné ses intentions et n’avait pas été dupe. Elle avait très bien compris que le sage avait envoyé Adonis sur Gayanès pour protéger le Proèdre et non pour le perdre. Il ne lui servait à rien de nier l’évidence, mais il ne comptait pas pour autant dévoiler ses projets les plus secrets à l’Impératrice.

         - Nos visions prescientes nous avaient fait entrevoir qu’Eden pourrait faire un grand sage et qu’il possédait assez d’envergure pour me succéder. Nous avions chargé Adonis de le rallier à notre philosophie.

         Sappho avait effectivement entendu dire que les sages choisissaient leurs chefs en fonction de leurs visions de l’avenir. Dès que leur grand maître périclitait, ils apercevaient son successeur dans leurs rêves visionnaires. Mais l’Impératrice avait du mal à imaginer que son libertin de neveu pouvait un jour devenir le maître de cette collectivité d’ermites.

         - Je doute qu’Eden soit une recrue de choix pour de vieux fous tels que vous, mais cela n’a aucune importance. Je suis venue te proposer un marché. Aide-moi à attirer Adonis sur la Planète-Mère et je te fais la promesse que tu pourras disposer d’Eden comme bon te semblera.

         Le cerveau d’Irz’gune s’agitait. La proposition de l’Impératrice ne pouvait pas le laisser indifférent puisqu’elle permettait de sauver le Proèdre. Des garanties étaient cependant nécessaires.

         - Peux-tu m’assurer qu’Eden sera lavé des accusations portées contre lui par Elia ?

         Sappho fit une moue réprobatrice.

         - Tu m’en demandes trop. Si je faisais cela, Eden pourrait de nouveau me disputer le trône. Il bénéficiera simplement de l’indulgence impériale qui le mettra à l’abri de toute condamnation sans pour autant effacer sa faute.

         Ces détails de procédure n’avaient pas la moindre importance pour Irz’gune. Le sage était convaincu que le Mensékhar se rapprochait inexorablement. Il avait besoin d’Eden pour poser les bases de son nouveau monde. A n’importe quel prix.

         Irz’gune reconnaissait volontiers qu’il était un peu perdu depuis que ses visions prescientes s’estompaient. Il ne pouvait plus anticiper les actions de ses ennemis ni évaluer les conséquences de ses actes. Condamné à naviguer à vue, il lui était nécessaire de nouer des alliances puissantes s’il désirait parvenir à ses fins.

         - Nous attendrons Eden et Adonis ensemble, Majesté.

         Sappho s’était arrêtée devant l’entrée de la bibliothèque. Des sages avides d’accroître leur savoir entraient et sortaient de la grotte taillée dans la montagne. L’Impératrice recherchait désespérément du regard des habitations dans cette forêt de cèdre qui était d'une certaine manière la capitale des sages. Il n’y avait aucun bâtiment à l’exception de cette grotte titanesque transformée en bibliothèque.

         - Où vais-je loger ? S’inquiéta-t-elle.

         - Les sages qui peuplent cette planète vivent en ermites et dorment à la belle étoile. Nous ne possédons rien hormis cette bibliothèque dépositaire du savoir de l’humanité.

         Sappho jeta un regard de dédain en direction de l’entrée percée dans la montagne de granit. Elle se reprochait de ne pas avoir prévu ses conditions d’hébergement dans la précipitation de son départ. La navette était trop petite pour l’accueillir décemment.

         L’Impératrice, heureusement, ne manquait pas de ressources. Devant Irz’gune ébahi, elle se piqua l’extrémité du pouce à l’aide d’une de ses bagues. Une goutte de sang perla et s’écrasa dans la paume de son autre main. Sappho malaxa la goutte qui grossissait pour former une sorte de boule de pâte blanche.

         Elle la jeta sur le sol et la boule rebondit comme une balle en latex. Une fois stabilisée en bas d’un talus, elle se mit à gonfler à vue d’oeil. Devenue énorme, elle déracina quelques  cèdres qui entravaient sa croissance. Elle atteignait déjà la cime des arbres les plus élevés lorsqu’elle bloqua son évolution.

         Sappho la contrôlait mentalement pour modifier son apparence. La boule de pâte se pliait en angles droits et se perçait d’ouvertures. Elle s’affinait maintenant dans les détails. Des couleurs apparurent graduellement, des couleurs froides aux tons les plus chauds. La surface lisse se sculptait en ornements en relief.

         Le résultat final fut très surprenant. Un palais, petit mais doté de beaucoup de charme, reposait à l’ombre des cèdres. La façade était couverte de balcons aux colonnades légères. Sappho dévala le talus en sautillant et s’arrêta devant la porte de sa demeure. Irz’gune, dont l’âge avancé ne lui permettait plus de se déplacer aussi rapidement, l’avait suivie tant bien que mal et finissait par la rejoindre. Sappho était extrêmement fière de son chef-d’oeuvre.

         - Me feras-tu l’honneur d’entrer dans ma demeure, Irz’gune ?

         Le sage qui pouvait se vanter d’avoir amassé une quantité innombrable d’expériences au cours de sa longue vie n’avait jamais rien vu de semblable.

         - Comment avez-vous réussi ce tour de magie ?

         - Je possède ce don depuis que je suis toute jeune. Je l’ai découvert enfant en me griffant à des ronces. Le sang dans mes mains se transformait en cette sorte de pâte. J’ai commencé par créer des objets de petite taille, puis j’ai appris à former de véritables palais.

         - Vous ne vous servez pas souvent de votre pouvoir.

         - Je n’aime pas y recourir avoua Sappho. Chacun de ces objets créés constitue une partie vivante de moi-même. Lorsqu’on le détruit, je souffre dans mon corps comme si on me coupait un membre. Heureusement j’ai également appris à retransformer ces objets en une simple goutte de sang pour les faire disparaître sans me faire souffrir.

         Irz’gune entra confiant dans le nouveau palais de Sappho. L’intérieur aux touches très féminines était aussi stylisé que l’extérieur. Tous ces meubles qui n’existaient pas quelques minutes auparavant étaient réellement matériels. Il ne s’agissait pas d’un mirage. D’ailleurs, les domestiques de l’Impératrice envahissaient déjà leur nouvelle demeure sur la Planète-Mère.

         - Souhaites-tu dormir ici ce soir ?

         - Avec plaisir.

         Irz’gune qui aimait vivre près de la nature, accepta cependant volontiers l’invitation de l’Impératrice. Il se faisait vieux et appréciait de moins en moins de dormir dans des campements de fortune. Il avait bien le droit de dormir pour une fois dans sa vie dans une vraie maison.

         Le visage de l’Impératrice s’obscurcit soudainement. Elle venait de songer à quelque chose qui lui causait beaucoup d’inquiétude. Elle hésita à en faire part au sage.

         - Tu connais beaucoup de choses. As-tu déjà entendu parler d’un gardien des protonyx ?

         Cette question étonna Irz’gune.

         - Jamais. Pourquoi ?

         L’Impératrice répondit par une autre question. Elle revoyait encore l’affreux gnome qui gloussait dans sa grotte d’Iadès.

         - Crois-tu que l’âme d’Etran soit éternelle ?

         Irz’gune se remémora une vieille parole du Premier Empereur.

         Le Mensékhar marquera le triomphe de mon âme.

         Les légendes affirmaient qu’Etran avait créé les protonyx, mais elles ne précisaient jamais comment. Sappho venait involontairement de permettre à Irz’gune de lever le voile sur ce mystère. Etran devait posséder le même don que sa descendante. Il avait créé les protonyx à partir de son propre sang.

         Si ces animaux étaient des parties vivantes du Premier Empereur, ils auraient dû disparaître avec lui. A moins qu’Etran ait pu survivre en esprit. Irz’gune tenait la réponse à la question de Sappho.

         - Si votre esprit devait mourir, votre beau palais dépérirait, comme un corps qui a été séparé de sa tête. De même, si l’esprit d’Etran  avait disparu à la mort du Premier Empereur, les protonyx n’existeraient plus depuis des lustres.

         Sappho revit les grimaces du gnome qui se moquait d’elle.

         Elle pâlit d’effroi.

 

Chapitre 24                                                                                Chapitre 26

 

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Published by Eloïs LOM
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