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  • : Le blog du Mensékhar
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  • : Présentation et publication intégrale de mon ouvrage de science-fiction appelé le Mensékhar
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25 septembre 2010 6 25 /09 /septembre /2010 16:27

 

         Adonis s’assit en croisant les jambes comme son maître le lui avait appris. Il s’ouvrait vers son intérieur, se détachant progressivement de son corps. Son ectoplasme, libéré de son aspect corporel, s’évada de la chambre en traversant le mur extérieur.

         L’esprit d’Adonis s’envola vers le ciel bleu de Gayanès, puis quitta l’atmosphère de la planète impériale. L’accélération prodigieuse de sa vitesse le transformait en un mince rayon de lumière qui traversait l’univers en empruntant les portes de l’espace-temps pour gagner en rapidité.

         Ses sens en éveil n’eurent aucun mal à localiser Irz’gune sur la Planète-Mère. L’ectoplasme du sage se promenait dans la vaste forêt des cèdres, au pied de l’imposante montagne de la bibliothèque.

         Adonis avait été intrigué, lors de son retour sur la Planète-Mère, en constatant qu’Irz’gune passait le plus clair de son temps à se décorporer. Le sage avait alors expliqué à son élève qu’il prenait de moins en moins de plaisir à vivre dans son organisme avec l’âge. La décorporation était pour lui un moyen de s’évader de son corps endolori.

         Irz’gune ne fut pas surpris en voyant son élève se poser devant lui.

         - Je t’attendais avec impatience, Adonis. Quelles sont les nouvelles en provenance de Gayanès ?

         Les deux ectoplasmes firent quelques pas côte à côte dans la forêt. Ils n’avaient pas le moindre contact corporel mais leur complicité restait intacte. Adonis était heureux de revenir chez lui. Il avait ressenti le besoin de s’échapper quelques instants de l’atmosphère pesante de la Cité Interdite et ce retour sur la Planète-Mère, ne serait-ce qu’en esprit, lui offrait une appréciable bouffée d’oxygène.

         - Je ne me sens plus capable de mener à bien ma mission sur Gayanès, avoua-t-il. Je ne suis qu’un jouet entre les mains de Sappho.

         - Ta mission est très difficile, Adonis, mais tu dois persévérer. Tant que tu seras sur la planète impériale tu devras obéir à Sappho. Après tu seras libre de t’affirmer. Pour l’instant, tout ce que tu as à faire c’est de veiller sur le Proèdre.

         - Voilà tout le problème. Dans quelques heures, je devrai affronter Eden au cours de la Joute des Couleurs. Que dois-je faire ? Tu ne m’as pas préparé à un tel dilemme.

         - Ce combat n’a d’importance que pour l’avenir des Blancs et des Noirs. Il ne mettra pas la vie d’Eden en danger. Ni la tienne d’ailleurs.

Irz’gune ne répondait que partiellement à Adonis.

         - Dois-je laisser Eden gagner, maître ?

         - Tu ne dois pas essayer de changer le cours des choses. Laisse agir le destin. L’issue de ce combat, quelle qu’elle soit, ne modifiera pas le sort de l’univers.

         Irz’gune suscitait plus de questions chez Adonis qu’il ne lui donnait de réponses. La mission dont il avait été investi sur Gayanès lui paraissait être de plus en plus indéchiffrable.

         - Tu savais que j’allais affronter Eden lors de la Joute des Couleurs. La Princesse Sappho m’a avoué que tu lui en avais parlé. Pourquoi ne m’avoir rien révélé à ce sujet.

         - Si je ne t’ai rien dit, c’est que tu n’avais pas besoin de le savoir. Cela aurait compromis ta mission.

         - Tu m’as dit qu’Eden devait sauver l’humanité. Mais de quelle manière ?

         - Je suis le maître et tu es l’élève, s’emporta Irz’gune. Je ne peux pas tout te révéler pour l’instant. Contente-toi d’exécuter mes consignes. Tu dois protéger Eden, un point c’est tout.

         La forêt, majestueuse cathédrale de verdure avec ses grands arbres aux branches déployées, était silencieuse. Les deux hommes s’arrêtèrent dans une vaste clairière de fougères. La discrétion d’Irz’gune étonnait Adonis. Il en ressentait même de la tristesse. Jusqu’à présent, son maître n’avait eu aucun secret pour lui.

         - Quel est ce risque qui menace l’univers et dont seul Eden pourrait nous préserver ? Ne serait-ce pas le Mensékhar ?

         - Pourquoi me poses-tu cette question, puisque tu en connais déjà la réponse ?

         - Parce que cela me parait incroyable. Si le Mensékhar menace de survenir, cela signifie que l’Empereur Sheshonq a engendré deux fils.

Adonis se félicitait. Comme il l’avait pressenti, sa question embarrassait son maître. Irz’gune savait quelque chose, mais il n’était pas disposé à partager ses informations. Il se permit cependant de faire quelques confessions.

         - Connaître l’identité du frère d’Eden ne te servirait à rien. Seul Eden, le deuxième fils de l’Empereur, nous intéresse en raison de ses caractéristiques génétiques particulières.

         - De quelle manière Eden pourrait-il sauver l’univers ?

         - Eden doit sauver l’humanité et non l’univers, corrigea Irz’gune. C’est très différent. Le Mensékhar annoncé par le Premier Empereur est inéluctable. Notre monde va disparaître et seul Eden peut permettre l’avènement d’un nouvel univers. Les Sphinx ne se sont pas trompés en le nommant à sa naissance. Par son nom, Eden est destiné à être un Paradis.

         Adonis fit une moue de désapprobation.

         - Comment peux-tu comparer cet odieux personnage avec le Paradis ? J’ai entendu de nombreuses rumeurs au sujet de l’héritier du trône impérial. Ce serait un adolescent attardé, incapable de régner.

         - Le deuxième proèdre n’a aucun pouvoir sur les protonyx, mais il possède une puissance bien plus importante. Il est le seul homme depuis Etran à posséder un esprit capable de se décorporer à l’infini.

         - Mais Eden ne sait même pas se décorporer, objecta Adonis.

         - Ta mission consiste justement à le protéger et à lui inculquer les secrets de la décorporation. Tu verras alors qu’il possède des pouvoirs extraordinaires. Lorsque que tu auras l’occasion de te décorporer avec lui, tu en profiteras pour pénétrer dans son ectoplasme. Tu seras assailli de sensations incomparables. Tu seras immortel.

         Adonis avait hâte de découvrir ces sensations. Mais sa mission lui semblait être plus que jamais irréalisable.

         - Il m’est difficile d’approcher Eden. Je suis au service de Sappho et par conséquent j’appartiens au clan opposé.

         - Cela n’a pas d’importance, les événements vont s’accélérer en ta faveur. L’Empereur va bientôt mourir. Au-delà, le Mensékhar brouille toutes mes visions prescientes, mais je sais que tu deviendras l’ami d’Eden avant que n’intervienne cet événement tragique.

         Adonis était satisfait d’avoir pu soutirer quelques précieuses informations à son maître. Il comprenait à présent un peu mieux les enjeux qui affectaient les forces de l’univers. Il espérait qu’il comprendrait les derniers points qui restaient à éclaircir quand il aurait fait la connaissance du Proèdre.

         Ses sens, restés en éveil, l’avertissaient qu’il était temps pour lui de regagner Gayanès.

         - La Joute des Couleurs ne va pas tarder à commencer. Quand nous reverrons-nous maître ?

          - Quand tu ne t’y attendras pas.

         L’ectoplasme d’Adonis se souleva très lentement du sol. Son esprit regagna la planète impériale à la vitesse de la lumière et traversa les galaxies par les passerelles formées dans l’espace-temps. Lorsqu’il passait par l’une de ces portes inter dimensionnelles, l’espace et le temps se déformaient et se contractaient. Autour de lui, tout devenait flou et extrêmement lumineux.

         A la sortie de la dernière passerelle temporelle, il émergea au coeur du système solaire de Gayanès. Il réintégra son corps en une fraction de seconde.

         L’ectoplasme d’Adonis avait regagné son corps juste à temps. La Princesse Sappho, plus fascinante que jamais, venait d’entrer à l’instant dans la chambre sans même s’être fait annoncer. Elle arborait une robe de soie rouge cousue d’or qui moulait admirablement sa silhouette voluptueuse. Elle tendit délicatement son bras au jeune homme en le fixant de son insondable regard gris.

         - La joute ne va pas tarder à commencer, annonça-t-elle gaiement. Me feras-tu l’honneur de m’accompagner jusqu’au lac sacré de la Cité Interdite ?

Adonis prit le bras de Sappho sous le sien. Ils passèrent la porte d’entrée du palais côte à côte, entourés d’une cohorte de gardes du corps. A l’extérieur du palais de la Princesse, tout autour du bâtiment du Grand Conseil, des milliers de pastilles blanches couvraient le ciel azuré de la Cité Interdite.

         Sappho et Adonis montèrent à leur tour sur un de ces disques et survolèrent les jardins exotiques en direction du grand lac. Cette pièce d’eau parfaitement rectangulaire s’étendait au nord du bâtiment du Grand Conseil. Sa surface était turquoise et limpide.

         Les Blancs et les Noirs se faisaient face chacun sur un côté du bassin. L’une des deux largeurs du lac servait de point de vue aux membres de la famille impériale et aux principaux ministres de l’Empire. Sappho déposa Adonis à terre avant d’aller se placer à côté de la pastille de son frère. En s’envolant, elle toucha quelques mots d’encouragement au jeune homme :

         - Je suis de tout coeur avec toi, Adonis.

         Adonis s’avança vers le stand de préparation des athlètes. Eden s’y trouvait déjà et enfilait une combinaison de la couleur de son équipe. Le vêtement l’enveloppait comme une seconde peau et sa blancheur tranchait avec le visage mat et les cheveux sombres du Proèdre.

         La combinaison d’Adonis fit disparaître le corps du jeune homme aux cheveux d’or dans une peau noire et satinée. Un serviteur lui présenta des sandales très légères qu’il passa à ses pieds. Eden avait enfilé les mêmes accessoires. Un coussin d’air, créé sous chacune des sandales, permettait à celui qui les possédait de se déplacer librement à la surface de l’eau.

         Les concurrents avaient pour unique arme, un long bâton fondu dans le même alliage que les sandales. Equipé d’un mini coussin d’air à chaque extrémité, il pouvait servir de perche en rebondissant à la surface du lac. Pour remporter le tournoi, il fallait faire tomber son rival dans l’eau. Cela exigeait une parfaite maîtrise de l’équilibre et des techniques de combat.

         Adonis soupesa le bâton; il était très léger. Il s’approcha du bord du bassin aux eaux turquoise et descendit les quelques marches dallées. Eden l’attendait déjà au centre du lac. Adonis posa un premier pied sur les eaux calmes du bassin. La surface de l’eau tremblota, mais son pied ne s’enfonça pas. Le jeune homme fit quelques pas pour s’habituer à cette nouvelle sensation.

         Il se demandait pourquoi Sappho n’avait jamais exigé qu’il soit entraîné dans des conditions réelles, sur une pièce d’eau. Il n’avait jamais fait de combats en dehors de la terre ferme. Ses premiers pas sur l’eau du lac répondirent à sa question. Avec les chaussures qu’il possédait, il lui était aussi aisé de se déplacer sur les flots que sur une surface solide.

         La tension était extrême dans les rangs des spectateurs. Les Noirs et les Blancs sur leurs pastilles s’épiaient chacun sur une berge opposée du lac. Ils avaient hâte de s’affronter par l’intermédiaire d’Eden et d’Adonis.

         Les joutes nautiques marquaient toujours un temps fort de la vie de l’Empire. Elles permettaient de canaliser dans une seule épreuve sportive toute la haine que les Noirs éprouvaient à l’égard des Blancs. Comme chaque année, les moyens de communication impériaux retransmettaient sur toutes les planètes de l’univers cette épreuve très populaire qui allait avoir cette fois-ci des répercussions politiques extrêmement importantes.

         Une majorité de la population était nettement favorable aux Noirs. Aussi, les nobles et les savants avaient-ils déployé leurs propres polices sur leurs planètes respectives pour prévenir toute émeute en cas de victoire des Blancs. Les deux précédentes victoires d’Eden avaient en effet provoqué de violents combats de rues sur les planètes les plus défavorisées de l’Empire.

         Le Proèdre dans sa combinaison blanche s’impatientait au milieu du lac. Il n’espérait plus voir Adonis arriver jusqu’à lui.

         - Tu ne sembles pas pressé de commencer les hostilités, Adonis, cria-t-il. Aurais-tu peur de perdre ?

         Adonis se familiarisait très rapidement avec ses nouvelles chaussures. La démarche hésitante des premiers pas cédait la place à une plus grande assurance.

         - Tu es bien impatient de recevoir ta correction, répondit-il.

         En guise de réponse, le Proèdre frappa Adonis avec sa perche. Le jeune homme, surpris, n’eut pas le temps d’esquiver le coup. Le bâton frappa son bras droit et la force du choc le déstabilisa dangereusement. Il dut faire appel avec son pied gauche pour ne pas tomber à l’eau.

         Eden avait profité de ce moment de flottement pour se précipiter sur Adonis et lui administrer un puissant coup de pied dans l’abdomen. Ce dernier résista fièrement et, se redressant immédiatement, para une nouvelle attaque du Proèdre avec sa perche. Le coussin d’air des chaussures du Proèdre rebondit sur l’arme, bousculant ce dernier en arrière. Par une habile pirouette, l’héritier du trône se redressa et retomba sur ses deux pieds au centre du lac. Les partisans des Bancs applaudirent l’exploit.

         Adonis n’avait jamais affronté un adversaire de ce niveau. Le Proèdre alliait agilité et rapidité dans un étonnant bal sur les eaux du lac. Adonis ne décelait aucune nervosité chez son rival. Eden était parfaitement maître de lui et portait des coups d’une précision redoutable.

         Adonis se demandait si son adversaire était aussi souple à la défense qu’à l’attaque. Le Prince Eden, repoussé une nouvelle fois en arrière, s’empêcha de tomber en prenant appui sur sa jambe droite qu’il recula légèrement. Il laissa ainsi son flanc droit à découvert. Adonis profita de cette erreur pour attaquer son adversaire en le frappant sur le côté d’un coup de perche. La main droite d’Eden, plus rapide, saisit brutalement la perche en l’arrachant des mains de son rival d’un coup sec.

         Adonis avait dû lâcher son arme pour ne pas être bousculé à l’eau. Dans les rangs des Noirs, la nervosité était à son comble. Sappho, dont la moindre réaction était épiée par son frère, masquait difficilement son inquiétude.

         Eden, tout sourire, tendit l’arme à Adonis.

         - Je te la rends. Je n’aurai pas de gloire à gagner dès le début de la joute.

         Adonis accepta l’arme avec soulagement.

         - Je te remercie, Prince. Mais...

         Adonis n’avait pas eu le temps de terminer sa phrase. La perche d’Eden, menaçante, s’abattait déjà sur sa tête. Il la dévia avec sa propre arme. Les deux perches s’entrechoquèrent dans un grincement métallique.

         Le combat était devenu beaucoup plus mobile. Eden et Adonis se déplaçaient très rapidement sur toute la surface du lac en s’affrontant à coups de perches. Les barres métalliques se heurtaient avec violence, servant tour à tour de moyen d’attaque et de défense. Eden, acculé dans un coin de la pièce d’eau, se dégagea en passant par dessous la perche de son rival.

         Le Proèdre s’était mis à courir sur toute la longueur du lac, talonné de près par Adonis. Ce dernier prenait plaisir à bondir sur les eaux turquoise à la poursuite de son adversaire. A chaque pas, au fur et à mesure qu’il se rapprochait d’Eden, il formait sur la surface du lac de petites vaguelettes de plus en plus importantes.

         Adonis allait rattraper le Proèdre quand celui-ci lui échappa subitement. Eden s’était servi de sa perche pour faire un bond au-dessus des flots. Dans les airs, il pivota sur lui-même pour surgir face à Adonis et lui barrer ainsi la route.

         Le jeune homme eut le réflexe de manier sa perche à l’instar d’Eden, avec quelques secondes de retard. Il s’envola à son tour dans les airs, évitant l’arme du Proèdre qui, ne trouvant pas de résistance, s’abattit dans les flots en faisant jaillir une gerbe d’eau.

         Eden, fragilisé, n’eut pas le temps de se retourner pour faire face à Adonis qui venait de se rétablir à la surface du lac. La perche du jeune homme cingla le Proèdre au niveau de la ceinture. Retourné par la violence du coup, il laissa échapper son arme qu’il brandissait au dessus de sa tête. Adonis la saisit en vol.

         - Très beau coup, admit le Proèdre dans un râle.

         Il respirait profondément pour reprendre son souffle violemment coupé par le choc administré par Adonis. Plié en deux, Eden avait la désagréable impression qu’il allait cracher tous ses intestins.

         Adonis lui proposa de lui rendre son arme, mais Eden rejeta sa proposition d’un geste de la main. Il s’expliqua :

         - J’ai un marché à te proposer. Que dirais-tu de continuer le combat sans nos armes, à mains nues ?

         Adonis agréa l’offre de son adversaire d’un signe de la tête. Il projeta avec force les deux perches le plus loin possible, en direction de la berge, où elles se plantèrent dans la pelouse comme des javelots.

         - Marché conclu, fit-il.

         Débarrassé des armes, le combat deviendrait beaucoup plus ludique. Il s’agissait de revenir aux origines du jeu, à savoir pousser l’assaillant à l’eau et non le rouer de coups.

         Les tribunes constituées de milliers de pastilles lévitées poussèrent des soupirs unanimes de déception. Les spectateurs qu’ils soient Noirs ou Blancs venaient avant tout pour admirer un combat acharné et non pas une simple manifestation sportive.

         Adonis jeta brièvement un coup d’œil en direction de la tribune officielle. La Princesse Sappho malaxait avec anxiété sa longue robe de soie. A ses côtés, l’Empereur grattait nerveusement sa barbe auburn et tirait régulièrement sur ses moustaches comme s’il voulait les allonger. Les pastilles de lévitation des courtisans de tous bords se heurtaient dans les airs, signe d’une crispation croissante.

         Eden rappela son adversaire à l’ordre.

         - Es-tu prêt, Adonis ?

         - Tu me préviens avant de commencer les hostilités, maintenant ? S’étonna-t-il.

         - Profite en bien, je n’en ferai pas une habitude.

         Débarrassés du poids de leurs armes respectives, les combattants avaient gagné en souplesse et en rapidité. Le combat gagnait lui en fluidité. Les deux garçons dominaient les eaux du lac chacun à leur manière. Eden esquivait les attaques de son adversaire dans une danse endiablée, tandis qu’Adonis bondissait dans les airs en exécutant des figures dynamiques.

         Hypnotisés par le spectacle, les courtisans oubliaient les enjeux de la compétition pour s’abandonner au plaisir du divertissement qui leur était offert. Les qualités des deux compétiteurs étaient reconnues unanimement par chacun des deux camps.

         Personne ne souhaitait réellement départager les deux garçons, tant ils combattaient tous les deux avec un indéniable savoir-faire. Le combat aurait encore pu durer longtemps si Eden ne s’était pas mis en difficulté en commettant une terrible maladresse.

         Le Proèdre, qui souhaitait venger l’affront de la blessure à l’abdomen qui lui avait été faite, décocha un violent coup de pied à Adonis. A la surprise générale, ce dernier retint le pied d’Eden en vol à l’aide de ses deux mains.

         L’assemblée retenait son souffle dans un silence de mort. Il suffisait qu’Adonis pousse légèrement le Proèdre pour que celui-ci tombe en arrière dans l’eau avec très peu d’espoir de pouvoir se rattraper.

         Adonis tergiversait. Que pouvait-il bien attendre ? Les pastilles de lévitation des spectateurs se rapprochèrent sensiblement des bords du lac pour mieux observer la scène. Les deux garçons étaient figés dans une position improbable où le pied de l’un était fermement maintenu en l’air entre les mains du second.

         Adonis hésitait toujours. Il pouvait faire tomber Eden, mais cela mettrait un terme au combat. Depuis le début de la joute, il avait ressenti une grande complicité avec le Proèdre. Contrairement aux usages, aucun des deux antagonistes n’avait recouru à des coups fourrés, particulièrement prisés dans ce genre d’épreuve. Les deux hommes s’appréciaient mutuellement et se manifestaient un grand respect l’un à l’égard de l’autre.

         Etait-ce parce que chacun d’eux avait trouvé en l’autre un adversaire à sa hauteur ? Ils étaient complémentaires dans leur façon de se déplacer et de se porter des coups. Ils luttaient à présent pour leur seul plaisir et n’avaient plus conscience des enjeux qu’ils représentaient.

         Adonis posa la problématique à Eden :

         - Il faudra bien que l’un de nous gagne ce tournoi.

         Pour les deux jeunes hommes, l’issue de cette joute n’avait plus aucune importance. Eden apporta sa réponse.

         - Pas nécessairement.

         Il attrapa les mains d’Adonis qui retenaient sa jambe avec les siennes et se laissa partir en arrière. Adonis, emporté par le poids du corps de son adversaire, fut déstabilisé. Il sombra dans les flots quelques secondes après Eden.

         Le commentateur s’égosillait dans les haut-parleurs des sphères holographiques de retransmission :

         - Citoyens de l’Empire. L’incroyable vient de se produire. Pour la première fois depuis des millénaires, la Joute des Couleurs se termine par un match nul.

         Les deux garçons émergeaient de l’eau tout sourire. Ils n’étaient pas mécontents d’avoir semé la pagaille dans une épreuve dans laquelle ils n’étaient finalement que de simples pions.

         La Princesse Sappho se déchaînait sur sa pastille de lévitation.

         - Les Blancs ont délibérément provoqué la nullité de l’épreuve. La victoire revient de droit aux Noirs.

         L’Empereur tenta d’apaiser les esprits.

         - L’issue de cette épreuve est inattendue, avoua-t-il gêné. C’est à l’arbitre de nous donner son verdict.

         Celui-ci était formel.

         - Match nul, cria-t-il.

         - C’est impossible, protesta Sappho. Eden est tombé à l’eau avant Adonis, il a perdu.

         Les deux partis de l’Empire s’invectivaient. Chacun d’eux était persuadé d’avoir remporté l’épreuve.

         - Que devient notre pari ? Demanda Sappho à son frère.

         - Comme il y a match nul, nous allons considérer que les deux parties ont gagné. La représentation des Noirs sera doublée au Grand Conseil, mais tu devras quitter la Cour.

         En voulant satisfaire tout le monde, l’Empereur déchaîna contre lui des protestations unanimes. Blancs comme Noirs le conspuaient.

         - Je ne reviendrai pas sur ma décision, trancha-t-il avant de se retirer, amer.

 

Chapitre 12                                                                 Chapitre 14    

 

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Published by Eloïs LOM
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