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  • : Présentation et publication intégrale de mon ouvrage de science-fiction appelé le Mensékhar
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23 août 2017 3 23 /08 /août /2017 19:55

 

         Les chars montés sur coussins d’air traversaient le désert d’Iadès en direction des falaises rouges. En tête du cortège, Syris pilotait son char personnel, seule. Elle appréciait l’indépendance que lui avait octroyé le corps d’Eden. Dans cette nouvelle structure jeune, elle avait retrouvé toutes ses marges de manoeuvre et n’avait plus besoin d’être continuellement assistée par ses sbires.

         Elle ne se lassait pas de contempler sa jeunesse dans un miroir. Lorsqu’elle ne pouvait pas s’admirer dans une glace, ses mains fermes et vigoureuses lui rappelaient qu’elle avait dix-huit ans.

         Syris s’était très rapidement habituée à vivre dans le corps d’un homme. Par son éducation, elle avait toujours été un garçon manqué. Sa nouvelle identité masculine entérinait un état de fait et lui conférait un ascendant plus puissant sur les savants habitués à être commandés par un homme.

         La route zigzaguait dans un étroit canyon percé entre deux falaises. Le coussin d’air du char de Syris agrippa un rocher planté au milieu du chemin. Le choc ne perça pas le coussin mais déséquilibra le véhicule qui fut projeté le long de la paroi rocheuse. Syris redressa l’appareil avec habileté et le renvoya sur le chemin. Derrière elle, les chars de sa suite avaient anticipé le choc et purent reprendre leur route sans avoir subi le moindre dommage.

         Le canyon prit fin et s’ouvrit sur une immense plaine circulaire entièrement bordée de falaises. C’était dans cette région singulière d’Iadès que les Empereurs avaient pris l’habitude de se faire sacrer depuis la mort d’Etran.

         La Doyenne fixait les falaises à l’horizon et repensait à la nuit qui avait précédé son arrivée sur la planète des protonyx. Elle qui avait l’habitude de passer des nuits paisibles avait alors vu son sommeil troublé par un horrible cauchemar.

         Une femme usée par la vieillesse lui était apparue. Cette vision de terreur la faisait encore trembler au plus profond d’elle-même. La mystérieuse femme avait les traits littéralement déformés par un âge avancé. A la réflexion, c’était bien pire. On aurait dit que la femme portait un masque. Mais un masque très particulier qui semblait faire un tout avec son corps et lui offrait un nouveau visage. C’était un masque de mort.

         C’était le terme qui convenait, songea Syris. Le visage de la femme, par son apparence décrépie et par l’odeur qu’il dégageait, évoquait la mort. Dans un premier temps, Syris avait plutôt regardé cette femme avec curiosité.

         Mais très vite, l’apparition avait perturbé tous ses sens. La vieille femme était restée imperturbable, déjà figée dans une effroyable raideur cadavérique et ne disant mot. Ce calme anormal avait inquiété Syris car elle avait deviné que la femme était apparue pour lui témoigner de quelque chose de bien précis.

         Un nuage de poussière rouge barrait l’horizon et se dirigeait très rapidement en direction de la colonne de chars des savants.

         - Une meute de protonyx, murmura Syris impressionnée par la puissance de cette bestialité.

         Des centaines de protonyx fonçaient aveuglément sur les chars des savants. Syris vira son véhicule sur la droite pour éviter un animal, mais un autre percuta violemment l’avant de son char. Le monstre à peine sonné par le choc de redressa sur ses pattes et reprit sa course avec ses semblables.

         Les protonyx entraînés par leur course infernale allaient s’écraser contre les chars qui suivaient celui de Syris. Le choc semblait être bien plus dommageable pour les véhicules que pour les monstres. Les protonyx enfonçaient la carrosserie des chars et secouaient les passagers sans subir la moindre blessure. Ils se relevaient aussi sec pour réintégrer la meute.

         Les observateurs impériaux étaient unanimes. Ils avaient relevé une agitation anormale des protonyx depuis la mort de Sappho. Ces animaux solitaires qui vivaient généralement dans les montagnes d’Iadès quittaient leurs repères rocailleux pour déferler en meutes dans les plaines de la planète rouge.

         La meute était passée et les chars des savants purent reprendre plus tranquillement leur course en direction des falaises qui bordaient la plaine à l’extrême sud. Syris aurait pu affronter l’une de ces bêtes au coeur de la plaine, mais le combat contre une meute entière de protonyx aurait été difficile, même pour un descendant d’Etran. Surtout, la tradition exigeait que le futur Empereur se fasse sacrer dans les montagnes du sud, à l’endroit même où Etran avait autrefois donné le jour aux protonyx.

         La vieille femme au masque de mort qui était apparue dans le rêve de Syris avait un rapport avec les protonyx, la Doyenne en était maintenant convaincue. Plus elle y repensait, plus elle était convaincue que la femme lui avait semblé être inquiétante par ce qu’elle représentait plutôt que par l’image qu’elle présentait. Le masque de mort avait agi comme un miroir sur Syris. La femme reflétait tout ce que la Doyenne redoutait le plus au monde. Elle était le miroir de ses craintes et c’était en cela qu’elle était angoissante.

         La femme représentait la mort, la plus grande ennemie de la Doyenne. Elle était le reflet de sa grande peur. S’agissait-il d’un mauvais présage ou d’un simple mauvais rêve ? La Doyenne jugeait que ce rêve était beaucoup trop singulier pour être anodin.

         La vieille femme au masque de mort n’avait ouvert sa bouche immuable que pour prononcer un seul mot.

         Khios.

         Dans un ancien dialecte qui remontait à la nuit des temps, ce mot signifiait « âme ». Syris n’avait pas la moindre idée du message que la vieille femme avait ainsi voulu lui délivrer.

         La falaise rouge se dressait comme un mur de pierre en face du char de la Doyenne. Son véhicule immobilisé, cette dernière posa pied à terre, enfonçant ses sandales blanches dans une fine poussière rougeâtre.

         Les autres véhicules de son escorte stoppèrent derrière elle. Syris s’adressa aux savants qui avaient fait le voyage d’Okara pour assister à sa glorification sur Iadès.

         - Comme l’exige la tradition, je vais aller affronter les protonyx seule. Lorsque je réapparaîtrai devant vous sur cette montagne, j’aurai dompté les protonyx.

         Les savants reprirent en choeur la litanie traditionnelle.

         - Un Prince va nous sauver des protonyx.

         Syris commença à gravir le sentier creusé par le temps dans la roche éclatée par les intempéries. Elle surplombait suffisamment le campement des savants lorsqu’elle jeta un dernier coup d’oeil en contrebas. Apeurés par le passage d’une meute de protonyx au loin dans la plaine, les savants s’étaient rapidement réfugiés dans leurs chars.

         Le sentier tournait pour s’enfoncer dans la montagne. Syris respira en empruntant ce tunnel naturel creusé dans le roc par un ancien torrent asséché. En ce début d’après-midi, le soleil d’Iadès était extrêmement brûlant tout particulièrement sur une planète dépourvue de végétation.

         Des sifflements qui reprenaient en écho tout autour d’elle, avertissaient Syris de la présence toute proche de plusieurs protonyx. Ces animaux sauvages préféraient rester cachés dans les rochers pour épier ce visiteur qui osait s’aventurer dans leur domaine.

         La Doyenne était pratiquement arrivée au sommet de la falaise. Plus elle s’élevait en gravissant la montagne, plus il lui semblait qu’elle gagnait en pouvoir et en puissance. Elle était persuadée que la récompense suprême l’attendait là-haut, au sommet du rocher.

         Le sentier devenait moins pentu en s’élargissant. Il semblait à Syris qu’elle se rapprochait du but, ses pieds fatigués par une escalade intensive trébuchaient sur de petites pierres contondantes. Une pierre ronde de la hauteur d’un homme lui barrait maintenant le passage. Elle contourna l’obstacle et se retrouva face à un panorama de rêve.

         Des crêtes de roches rouges s’étendaient devant elle à perte de vue. La journée était magnifique et Iadès d’habitude troublée par de violentes tempêtes de sable respirait la sérénité. Alertée par un sifflement dans son dos au milieu de cette quiétude, Syris se retourna.

         Elle se trouvait face à la grande plaine circulaire. Une statue grandeur nature taillée dans le roc constituait la seule présence dans ce site désertique. Syris était persuadée d’avoir entendu le sifflement d’un protonyx, mais elle n’entrevit aucun de ces animaux. Le sommet de la falaise était parfaitement plat et n’offrait pas la moindre cachette pour un animal de la taille d’un protonyx.

         La statue taillée dans la roche rouge d’Iadès intrigua la Doyenne. Elle représentait les traits du Premier Empereur avec un réalisme saisissant. Pourtant très érudite, Syris n’avait jamais entendu parler de ce monument élevé en l’honneur d’Etran. Se pouvait-il que seuls les empereurs aient eu connaissance de l’existence de cette statue ?

         La statue bougeait. Les mouvements étaient presque imperceptibles mais ils ne trompaient pas le don d’observation de la Doyenne. Le visage de pierre très sérieux lança un petit sourire narquois à  son attention.

         Devant ce phénomène inattendu, la Doyenne sentit la panique l’envahir. Elle était venue sur Iadès pour affronter les protonyx et se retrouvait devant une mystérieuse statue animée. Les terribles protonyx lui paraissaient être presque rassurants par rapport à cette statue diabolique.

         D’un jet, de haut en bas, la couleur pourpre de la statue vira à un blanc très pâle. Les formes se modifièrent à la suite et prirent l’apparence de la vieille femme qui était apparue à Syris au cours de la nuit précédente.

         Ce n’était plus un rêve. La femme était présente devant Syris en chair et en os. Rigide comme un cadavre, elle semblait être plus figée que la statue d’Etran qu’elle avait remplacé.

         - Qui es-tu ? S’énerva Syris.

         La vieille femme lui répondit d’une voix languissante.

         - Mon nom est Khios. Je suis la gardienne des protonyx. Je suis l’âme d’Etran qui assure leur survie à travers les siècles.

         - J’étais sûre que l’âme d’Etran était immortelle, triompha Syris. C’était la seule façon d'expliquer que les protonyx avaient pu survivre à leur créateur.

         - Chaque protonyx est une parcelle de l’esprit d’Etran, confirma Khios.

         La vieille femme semblait être avide de révélations. Syris profita de l’opportunité pour chercher des réponses aux mystères qui l’intriguaient.

         - Pourquoi es-tu si vieille ?

         - C’est toi qui m’as donné cette apparence. Je représente ce que tu redoutes plus que tout. Je suis le révélateur de tes faiblesses et je t’oblige à les affronter.

         Syris comprit qu’elle était confrontée à sa propre mort, cette mort qu’elle redoutait depuis son plus jeune âge.

         - Je ne crains plus la mort, lança-t-elle en guise de défense. J’ai découvert le secret de l’éternelle jeunesse.

         La Doyenne était sur la défensive face à cette mystérieuse manifestation d’Etran. Elle devinait qu’elle était confrontée à son plus puissant ennemi, un ennemi subtil qui jouait avec ses peurs les plus profondes. Un ennemi qui voulait sa perte.

         La vieille femme était sûre de sa puissance.

         - Tu m’appartiens depuis ta naissance, Syris. Les Sphinx ont deviné que tu étais mon instrument. En venant sur Iadès, tu as scellé ton sort.

         Syris recula d’un pas.

         - Que me veux-tu ?

         - Tu vas réaliser la volonté d’Etran.

         Les traits mortifiés de la vieille femme fondirent en une masse gélatineuse qui bouillait bruyamment. Le magma se solidifia devant Syris pour former un protonyx menaçant au pelage soyeux. La bête monstrueuse tordit son coup de colère et poussa un sifflement en sortant une langue fourchée de sa bouche. Les yeux rouges reflétaient une cruauté glaciale. Les deux crocs acérés qui brillaient au soleil aveuglèrent Syris lorsqu’ils fondirent sur son visage et la mordirent furieusement au cou.

         La Doyenne s’effondra sur le sol en poussant un hurlement de douleur. Les yeux du corps d’Eden s’emplissaient d’un liquide laiteux. La bouche salivait en ses extrémités. Le visage se figeait dans un rictus crispé.

         La Doyenne était paralysée mais restait consciente. Le venin du protonyx coulait comme de la glace dans ses artères, neutralisant tous ses organes vitaux. Les battements du coeur après s’être emballés à l’instant de la morsure se stabilisaient maintenant à un rythme régulier mais très lent.

         Syris perdit la vue et fut plongée dans un gouffre noir sans fond. Sa chute coïncidait avec le refroidissement de son corps. Elle était conservée dans un état de léthargie proche de la mort.

         Son esprit s’ouvrit. La notion de temps se dissipa pour confondre passé, présent et avenir. Tout devint rouge, rouge comme le sang sacré d’Etran. L’univers tremblait sur ses bases, des cris s’échappaient d’un gigantesque brasier de cendres incandescentes. En l’espace d’une seconde, Syris vit un souffle destructeur balayer l’Apanama. L’enceinte aux cinquante portes tomba en poussière, le cône de la Doyenne s’écroula. Les océans d’Okara débordèrent en furie et un gigantesque raz-de-marée arracha les vertes forêts. Le satellite de la planète de l’université se désintégra en des milliers de petites lueurs intenses. Okara subit ensuite la même infortune.

         Gayanès, la planète natale d’Etran explosa comme une bombe, déversant dans toute sa galaxie des milliards de particules. La Planète-Mère brilla comme une étoile pendant l’espace d’une seconde avant de disparaître à tout jamais. L’univers en furie se dilatait puis se contractait. A chacun de ces spasmes, il tendait à se réduire un peu plus sur lui-même.

         Syris se laissait posséder par l’esprit d’Etran. Elle comprenait le sens des images qui se bousculaient dans son esprit.

         Elle assistait au Mensékhar.

         Elle venait de déclencher le processus de destruction de l’univers. Etait-il irréversible ? Etran en était convaincu.

         Le Premier Empereur contrôlait l’esprit de Syris. Son oeuvre de destruction réalisée, il s’échappa du corps de la Doyenne.

         Syris sentit tout son corps se réchauffer lentement. Ses muscles se détendaient et récupéraient leur motricité. Ses yeux s’ouvrirent et contemplèrent le désastre. Elle gisait sur le sol, la vieille femme qui était réapparue la regardait avec un sourire méprisant. Syris poussa un hurlement en voyant ses mains. Elles avaient perdu toute trace de leur jeunesse. Couvertes de tache, elles étaient sèches et rugueuses.  Syris tâta son visage et sentit une peau flasque sous ses doigts.

         Son coeur usé pompait par intermittence.

         Elle mourait de vieillesse.

 

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Published by Eloïs LOM
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